“Vouloir copier la Silicon Valley est ridicule”

Voici 100 ans, la Silicon Valley était une vallée ordinaire, parsemée de vergers. Aujourd’hui, c’est la Mecque de l’innovation. Comment s’est accomplie cette métamorphose? Et est-elle reproductible?

On peut citer des explications nombreuses et évidentes au fait que le principal foyer de l’innovation soit apparu précisément dans les environs de San Francisco. Le climat, par exemple, est agréable toute l’année. Cet argument ne suffit toutefois pas, sourit Eric Weiner, un journaliste américain qui a récemment rédigé un ouvrage sur les centres de créativité et d’excellence, leur naissance et leur disparition.

The Geography of Genius l’amène notamment dans la Florence de Léonard de Vinci et de Michel-Ange. La cité italienne était construite sur des terres marécageuses. La malaria y faisait de nombreuses victimes. Des incendies, inondations et épidémies de peste s’y déclaraient régulièrement, remarque Eric Weiner. Entourée de voisins hostiles et belliqueux, la ville ne disposait pas de port. Et pourtant, c’est bien Florence qui débordait de créativité, et non Venise, pourtant beaucoup plus grande, ni Milan, bien plus puissante militairement.

En cela, la Silicon Valley ressemble à Florence: personne, à l’époque des vergers, n’aurait pu prévoir qu’elle prendrait une telle importance. D’où provient cette réussite? “Le secret réside dans le fait que la Silicon Valley n’était pas la meilleure, mais simplement la première”, assure l’anthropologue américain Chuck Darrah. “Pionnière, elle a donc débuté avec une longueur d’avance.”

Leviers

La Silicon Valley est riche d’enseignements en raison non seulement de ses succès, mais aussi de ses échecs. Car la meilleure technologie et la meilleure idée ne s’imposent pas toujours d’emblée. La vitesse est cruciale: il faut être le premier. La perfection peut attendre. Ou, pour reprendre les termes de l’icône d’Apple, Steve Jobs: “Lorsque l’ampoule électrique a été inventée, personne ne se plaignait de sa faible luminosité.”

La technologie et l’Internet constituent des leviers pour les produits et les idées, en leur permettant de trouver très rapidement leur chemin vers le reste du monde. Au cours des décennies écoulées, la Silicon Valley a produit ou perfectionné de nombreux produits et services qui ont bouleversé notre vie. Des entreprises comme Google, Apple et Facebook sont des marques mondiales. La technologie numérique a pénétré la moindre brèche de notre quotidien, observe Eric Weiner: “Jamais, dans l’histoire, un seul endroit n’avait changé autant de vies, pour le meilleur ou pour le pire.”

La meilleure idée ne s’impose pas toujours d’emblée. La vitesse est cruciale. La perfection peut attendre.

Les bases de la Silicon Valley ont été posées par de véritables disruptions, telles que le transistor, le téléphone mobile, le Web et le capital- risque. À ceci près qu’aucune de ces inno- vations ne provient de la Silicon Valley: elles ont pour origine respectivement le New Jersey, l’Illinois, la Suisse et New York.

Ce constat ne doit pas porter ombrage aux mérites réels de la Silicon Valley, nuance Eric Weiner. Au contraire. “C’est comme ce que disait Platon des anciens Grecs: ce qu’ils ont emprunté (ou volé), ils l’ont perfectionné. La Silicon Valley n’est pas l’endroit où les bonnes idées sont nées. C’est l’endroit où elles ont appris à marcher. Et c’est aussi l’endroit où un grand nombre d’idées meurent.”

Voici précisément ce qui rend la Silicon Valley vraiment géniale, remarque-t-il, même si cet aspect ne recueille peut-être pas toute l’attention qu’il mérite. “Tout âge d’or a besoin de personnes capables de distinguer les bonnes idées des mauvaises, les percées scientifiques des petites étapes, la poésie sublime de la bouillie de mots. À Athènes, c’étaient les citoyens, à Florence, les Médicis, et dans la Vienne musicale, la cour royale. Au sein de la Silicon Valley, ce sont les business angels et les capital-risqueurs.”

Cela aussi contribue à expliquer l’attrait de ce lieu à part. La Silicon Valley ne se résume pas à la technologie: elle est l’endroit où les bonnes personnes se rencontrent, où des relations commerciales se nouent. Voilà pourquoi les jeunes entrepreneurs de Palo Alto travaillent sur leurs start-up dans des coffee-shops. Les idées créatives s’y ramassent à la pelle, et au bar, il y aura peut-être un investisseur en capital- risque qui saura déceler le potentiel de l’une d’entre elles.

Conditions

Jeunes entrepreneurs bravaches, géants de l’informatique, investisseurs en capital-risque aux poches bien garnies et excellentes universités: tels sont les ingrédients qu’espère réunir chaque région désireuse de se présenter comme une nouvelle Silicon Valley. Pour autant, ils n’apportent aucune garantie. “Bien que vous disposiez de tous les ingrédients pour composer un excellent repas, il y a peu de chances que vous puissiez développer une chaîne de restaurants étoilés à court terme”, remarquait Robin Wauters, le célèbre blogueur de Tech.eu. En d’autres mots, une seconde Silicon Valley ne naîtra pas du jour au lendemain, même si l’on tente de copier ou de dépasser ce succès dans le monde entier, et que de nombreuses conditions indispensables au développement d’une plateforme d’innovation fertile sont désormais connues, telles qu’un esprit ouvert, un chaos sain, de la diversité et de l’espace pour les conflits.

Sans oublier le talent, naturellement. Il est toujours utile de disposer d’universités de qualité, bien que des entrepreneurs brillants comme Steve Jobs, Bill Gates et Mark Zuckerberg n’aient jamais terminé leurs études. En outre, inventer quelque chose dans le cadre de la spin-off d’une université n’est pas la même chose que d’en assurer le succès. “L’inventeur produit des idées, l’entrepreneur réalise quelque chose de tangible”, soulignait le célèbre économiste de l’innovation Joseph Schumpeter.

En Europe

Que la Mecque de l’innovation se trouve aux États-Unis ne signifie pas que rien ne bouge de notre côté de l’Atlantique. L’Europe ne manque pas de start-up, remarquait le Financial Times cette année, mais de scale-up, des petites entreprises en forte croissance. Le journal d’affaires britannique y entrevoit un potentiel. “Pour surmonter ce problème, les pays européens ne doivent pas réformer leur culture – une entreprise vague et risquée – mais leurs pratiques financières et économiques. La plupart des barrières qui empêchent l’avènement d’un Mark Zuckerberg (fondateur de Facebook, NDLR) européen sont structurelles et peuvent donc sauter.”

Les pouvoirs publics ont la possibilité de recourir à la réglementation, par exemple en créant un marché unique du numérique et en soutenant des méthodes de financement alternatives pour les start-up, comme le crowdfunding et les business-angels. Le monde financier ne reste pas non plus les bras croisés. BNP Paribas Fortis, par exemple, est partenaire de la plateforme belge de crowdfunding MyMicroInvest et a investi dans Co.Station, un espace de coworking et accélérateur établi près de la gare de Bruxelles-Centrale. Récemment, la banque a également investi dans Eggsplore, une plateforme de réseautage et de coaching pour les start-up actives dans le FinTech.

 

RIVALISER EN EUROPE

Où sera la Silicon Valley du Vieux Continent? L’Europe compte plusieurs prétendants au trône. Chez nos voisins, c’est le cas de foyers technologiques comme Rockstart (Amsterdam), la Betahaus (Berlin) et Numa (Paris). En Belgique, Gand et Anvers rivalisent pour le titre de “Silicon Valley sur Escaut”, alors que Bruxelles revendique la même appellation… mais sur la Senne.

Selon Omar Mohout, spécialiste des start-up et scale-up aux sites de recherche Sirris, ces sites ont tout intérêt à collaborer au niveau flamand, voire belge. “Sans quoi, ils seront trop petits pour faire la différence”, estime-t-il. “Un exemple à suivre est celui de StartupDelta, le nom sous lequel Amsterdam, La Haye et Eindhoven se sont associées voici quelques années pour se positionner en tant que région. StartupDelta figure aujourd’hui dans le Top 20 des écosystèmes mondiaux pour les start-up.”

Omar Mohout est un fervent partisan de la spécialisation et de la complémentarité. Cela exige néanmoins une vision qui fait encore souvent défaut. “Avec Courtrai, Louvain et Genk, nous avons trois centres qui travaillent autour du gaming, alors qu’un seul suffirait plus que largement pour une région comme la Flandre”, illustre l’expert. “Nous devons arrêter avec cette politique du gaufrier selon laquelle l’un doit nécessairement recevoir ce que l’autre a déjà reçu.”

“Ce qu’il ne faut surtout pas essayer, c’est de cloner la Silicon Valley”, poursuit Omar Mohout. “L’original est toujours meilleur que la copie. Pourquoi le ferions-nous? Nous avons tout: des idées, du talent et de l’argent. Nous devons nous appuyer sur nos forces au lieu de vouloir copier sans réfléchir. Ce serait simplement ridicule. Personne n’aurait l’idée de vouloir devenir Bordeaux au motif qu’on y fait du bon vin…”

24/03/2016
Silicon Valley, start-up