Le moteur de l’innovation

Les développeurs de logiciels financiers vont-ils bouleverser l’univers de la banque? Non, si l’on en croit notre panel de cinq spécialistes. Quel sera l’impact des nouvelles technologies de pointe? Et qu’impliquent-t-elles pour le consommateur? Le FinTech est une activité en plein essor dans le monde entier. De nombreuses entreprises se spécialisent dans le développement de technologies financières avec un objectif: permettre à des entreprises d’à peu près tous les secteurs de gagner en efficacité ou de proposer de nouveaux produits et services. Le grand bénéficiaire en est le consommateur. Ses besoins et attentes sont plus que jamais au centre du développement de nouvelles applications.

Cela dit, les institutions financières continueront de jouer un rôle crucial. À ce sujet, nos spécialistes sont unanimes: “Toutes les entreprises FinTech n’ont pas l’ambition de révolutionner le secteur financier. Bon nombre d’entre elles forment d’ailleurs un tandem parfait avec les organismes financiers, les forces des uns répondant aux faiblesses des autres. Et c’est une bonne chose pour le secteur financier, l’économie et le consommateur.” Entretien avec les serial entrepreneurs Hans Cobben (Ancoa et Bluebee), Jurgen Ingels (Clear2Pay et Eggsplore), Vincent Piron (partner chez KPMG), Bjorn Cumps (professeur à la Vlerick Business School) et Michael Anseeuw (General Manager Retail Banking chez BNP Paribas Fortis).

Qu’est-ce que le FinTech? Et sur quoi repose le succès de ce nouveau secteur?

Cumps: “Les entreprises actives dans le FinTech se concentrent sur le développement de technologies financières dans des domaines très divers, des paiements aux crédits et à la finance personnelle en passant par le financement d’actions, les investissements retail et l’infrastructure. La plupart des entreprises FinTech présentent des caractéristiques identiques. Elles se concentrent sur certains services, sont transparentes, très portées sur les données et ambitionnent de créer une expérience unique pour le client.

En matière de FinTech, ce sont souvent les petites start-up qui attirent toute l’attention, et le public a tendance à ne s’intéresser qu’aux possibilités qu’elles représentent pour les prestataires de services financiers. Pourtant, les nouvelles technologies financières jouent un rôle crucial dans des secteurs très divers, comme celui des télécommunications.”

Ingels: “Il ne faut pas commettre l’erreur de considérer le FinTech comme un secteur autonome: il est au milieu d’une foule d’autres secteurs! Fondamentalement, le FinTech touche à tout ce qui permet d’améliorer ou d’accélérer les choses, et pas uniquement les services financiers. Il peut s’agir de recourir aux Big Data en temps réel pour faire une meilleure offre au consommateur, ou d’améliorer la sécurité des transactions financières et l’interaction avec le client final. Il n’y a guère de domaine d’activités où le FinTech n’apporte pas de plus-value.”

Piron: “Le secteur a pris une nouvelle dimension ces dernières années, et l’on recense déjà des dizaines de milliers d’entreprises FinTech dans le monde. Cette accélération s’explique d’une part par la rupture de confiance envers les grandes institutions financières après la crise bancaire, et de l’autre par l’essor de nouvelles technologies. À l’inverse de ce qui se passait voici 10 ans, les entreprises ne doivent plus investir dans des serveurs coûteux: tout peut se faire via le cloud. En outre, les nouvelles technologies – comme les médias sociaux, les applications mobiles et les Big Data – ont connu une brusque accélération, ce qui autorise de nouvelles expériences consommateurs. Autre facteur important: depuis quelques années, les investisseurs en capital-risque ont à nouveau des fonds à investir, un phénomène davantage marqué dans le monde anglo-saxon que chez nous.”

 

La mentalité du secteur bancaire a changé. Auparavant, nous pensions que nous pouvions tout faire nous-mêmes. Ce n’est plus une option.


Quel est l’impact du FinTech sur le secteur bancaire?

Anseeuw: “Ce n’est pas un secret, les banques sont confrontées à plusieurs grands défis numériques. Ainsi devons-nous, à l’instar des entreprises FinTech, nous concentrer beaucoup plus sur les clients et leurs besoins. Il ne suffit plus de développer un produit bancaire puis de le commercialiser. Les banques doivent chercher ce dont le client a réellement besoin afin de développer, sur cette base, des services et produits innovants. Cela exige naturellement une approche totalement différente: les banques doivent changer de fond en comble la manière dont elles communiquent avec leurs clients; nos systèmes informatiques sous-jacents doivent prendre le même virage. Simultanément, le nombre d’appareils mobiles est en augmentation rapide, ce qui bouleverse le modèle de distribution classique. Les entreprises FinTech peuvent apporter une importante plus-value dans chacun de ces domaines.”

Piron: “Les assureurs sont confrontés aux mêmes défis. Chez eux, les formalités administratives sont encore très lourdes, ils jouent un rôle d’intermédiaire et les consommateurs se heurtent fréquemment à un manque de transparence. Les entreprises d’assurances sont généralement moins orientées clients et moins innovantes que les banques. Les entreprises FinTech feront également leur entrée dans ce secteur avec des solutions innovantes. Les investissements dans les startup ciblant les assurances sont en forte croissance.”

Cobben: “Naturellement, ce phénomène n’est pas totalement inédit. Les banques ont toujours dû s’adapter aux évolutions du moment. Celle-ci recèle toutefois de grandes opportunités. Les nouvelles technologies permettent aux banques de créer des activités totalement neuves, centrées non plus sur le produit mais sur le consommateur. Dans certains domaines, cela peut engendrer une disruption du secteur financier, mais les nouvelles entreprises de technologies financières poussent le secteur financier à aller de l’avant. Ainsi Clear2Pay et Trax ont-elles contraint les banques à envisager autrement le trafic des paiements, ce qui a ensuite donné naissance à des possibilités inédites.”

Ces derniers mois, plusieurs rapports ont prévenu que les acteurs technologiques allaient bouleverser le modèle d’affaires des banques et constituaient même une menace pour leurs bénéfices et pour l’emploi. Les entreprises FinTech et les institutions financières sont-elles vraiment complémentaires?

Cobben: “Les banques sont encore trop rapidement considérées par le secteur FinTech comme des institutions rigides et dépassées, des proies faciles. Ce n’est certes pas faux pour certains produits et services périphériques. Mais les institutions financières inspirent toujours une grande confiance, et cet aspect manque aux petites entreprises FinTech. Même lorsque la technologie est excellente, plusieurs années sont nécessaires pour se forger une street credibility. Dans ce domaine, les institutions financières sont beaucoup plus solides. Les entreprises FinTech et les organismes financiers ont besoin les uns des autres. En outre, les FinTech ont certes développé de nouvelles technologies, mais il n’existe pas encore de marché. Ce sont les institutions financières qui possèdent le portefeuille et les relations clients indispensables pour ouvrir un marché à ces nouveaux produits et services.”

Cumps: “Le modèle de la Silicon Valley est entièrement basé sur la disruption de secteurs, comme Uber avec les taxis. Au Royaume- Uni et en Europe, l’accent est bien plus placé sur la coopération entre les parties: si l’on collabore pour accroître la taille du gâteau, il est moins grave de devoir le partager… Toutes les entreprises FinTech ne désirent pas perturber le modèle bancaire! Un grand nombre d’entre elles a déjà découvert à quel point elles pouvaient être complémentaires des banques, voire être rachetées par celles-ci. Cela n’empêche pas d’autres entreprises d’opter pour un modèle disruptif. Cet état d’esprit aussi est nécessaire. Il est bon que des banques qui ne brillaient pas par l’innovation subissent quelques revers: cela les incitera à se réveiller et à se montrer plus novatrices.”

Anseeuw: “Avant qu’elles soient à la mode, il était sans doute beaucoup plus difficile pour les entreprises FinTech de collaborer avec des banques. Cependant, la mentalité du secteur bancaire a changé. Auparavant, nous pensions que nous pouvions tout faire nous-mêmes, et mieux. Ce n’est plus une option, vu la vitesse à laquelle tout évolue aujourd’hui. Certaines entreprises FinTech imagineront inévitablement des solutions meilleures que ce que nous pouvons développer nous-mêmes. Ce qui est synonyme d’opportunités. C’est pourquoi un nouveau type de concurrence est appelé à émerger. Les banques collaboreront avec certains acteurs et croiseront le fer avec d’autres.”

Qu’est-ce que cela signifie pour le consommateur?

Ingels: “Plus que jamais, les entreprises doivent se concentrer sur les activités dans lesquelles elles sont les meilleures, et éviter de gaspiller des capacités dans des domaines qui ne relèvent pas de leur coeur d’activité. Ainsi est-il possible de devenir un acteur d’envergure mondiale dans une niche très précise, et de développer de A à Z, avec des acteurs mondiaux dans d’autres niches, des solutions dont le consommateur tire profit. C’est précisément pour cela que les écosystèmes dans lesquels les entreprises FinTech développent des solutions, produits et services innovants, entre elles et en collaboration avec les banques, sont promis à un brillant avenir.”

Piron: “Nous sommes entrés dans l’ère du consommateur, qui est désormais dans la cabine de pilotage. Toutes les entreprises – des détaillants aux institutions financières – doivent se mettre dans la peau du consommateur pour développer des produits et services qui répondent totalement à ses besoins. Car les attentes du consommateur ont changé: il veut traiter ses affaires en ligne mais exige aussi des produits et services personnalisés. Les entreprises FinTech répondent de manière optimale à cette nouvelle évolution, et les institutions financières ne peuvent plus l’ignorer. C’est tout bénéfice pour le consommateur! Prenez les institutions financières: elles s’assimileront de plus en plus à des entreprises d’assemblage qui collectent différents composants pour offrir les meilleures solutions au client final.”

Ingels: “Ainsi pourrions-nous tout à fait concevoir une application qui facilite la vie des clients avec les données que possède une banque à leur propos. Pourquoi ne pas proposer à un boulanger une application qui lui permette de gérer ses factures, de tenir sa comptabilité, de planifier ses commandes et d’établir sa TVA en temps réel? Et qui pourra, à la fin du mois, lui indiquer s’il dégage plus ou moins de marge que les autres boulangers figurant dans la base de données de la banque?”

Où réside le potentiel pour les entreprises FinTech belges?

Cumps: “Les Pays-Bas sont très performants dans le segment des consommateurs, alors qu’historiquement, nous sommes plus compétents dans le volet B2B et les infrastructures. C’est là que résident encore la plupart des possibilités. Notre pays jouit d’une longue histoire dans la sécurisation et l’infrastructure de marché, deux domaines dans lesquels nous possédons également de grandes compétences. Et où l’on peut imaginer beaucoup d’innovations FinTech. Nous devrons y revendiquer un rôle. Mais nous nous y intéressons encore trop peu, et nombre de starters sont surtout axés sur le B2C.”

Ingels: “De nombreuses entreprises FinTech disposent d’une excellente technologie, mais nous ne parvenons pas à mettre nos qualités en valeur sur la scène internationale. Nous devrions présenter systématiquement, au management des grandes banques internationales, des vedettes absolues dans chacun des domaines dans lesquels nous brillons, tels que la sécurité et le développement de systèmes back-office. Ils réaliseront ainsi que ces entreprises sont ce que la Belgique a de mieux à offrir. Il nous manque une approche structurée du marché international.”

Anseeuw: “Notre pays s’est toujours montré très performant dans le B2B. Nous devons nous concentrer sur cet atout. Le moment est venu de saisir notre chance. Tout va de plus en plus vite. Nous avons lancé PC banking au milieu des années 90, et il a fallu environ une décennie pour nouer davantage de contacts avec nos clients par ce biais que via les agences. Depuis, nous avons lancé le Mobile Banking, qui n’a eu besoin que de trois ans pour dépasser le nombre de contacts clients par PC banking. Ce qui nécessitait autrefois une décennie se déploie aujourd’hui en deux à trois ans. Et ce processus ne fera que s’accélérer. C’est pourquoi il est crucial d’opérer des choix clairs.”

Pour de nombreuses entreprises FinTech, la grande difficulté consiste à dépasser le statut de start-up. Pourquoi est-ce si difficile? Et comment stimuler ce passage à la phase suivante?

Ingels: “S’il est possible de quitter le statut de start-up pour celui d’entreprise de croissance, cela exige un financement adéquat, et surtout suffisant. Or, nous souffrons d’un éparpillement des ressources financières dans notre pays. La GIMV et PMV sont d’importants bailleurs de fonds, mais dans un contexte international, leurs ressources restent très limitées. Les plus grands fonds de notre pays ne peuvent toujours pas se mesurer aux plus petits fonds du Royaume-Uni. C’est pourquoi les entreprises prometteuses qui nourrissent des ambitions internationales ne parviennent pas à collecter suffisamment de capitaux en Belgique. J’ai personnellement été confronté à ce problème avec Clear2Pay: nous avons réuni 50 millions d’euros aux États-Unis parce que les possibilités en Belgique ne dépassaient pas 10 à 15 millions d’euros. La différence est énorme pour une entreprise qui veut se développer à l’international.”

Cobben: “Dans notre pays, nous devons accepter que 200.000 euros ne suffisent pas comme capital d’amorçage, et qu’il faut 10 millions. Car nous concourrons non seulement contre une technologie qui est développée ailleurs dans le monde, mais aussi contre la capacité de financement des autres pays. Aux Pays- Bas, il y a de l’argent à ne plus savoir qu’en faire. Chaque province dispose de son propre fonds contenant plusieurs centaines de millions d’euros, et les entreprises FinTech peuvent y recevoir des capitaux substantiels.”

Cumps: “Pour grandir et développer un écosystème, il faut trois éléments: du capital, une stratégie et du talent humain. Dans notre pays, il manque surtout une stratégie claire. A l’étranger, les entreprises FinTech se voient attribuer des ambassadeurs, et les pouvoirs publics disposent de possibilités de financement considérables. Tant les pouvoirs publics que les régulateurs sont des acteurs cruciaux dans le FinTech et doivent jouer un rôle proactif. Enfin, il faut investir dans la formation et le recrutement du talent humain. Dans d’autres pays, on développe sans cesse des hubs et des centres de connaissance dans des domaines très spécifiques – pensez au trafic des paiements, au retail et à l’infrastructure informatique. Nous devons choisir des thèmes autour desquels nous constituerons un centre de connaissance dans notre pays.”

Ingels: “Il serait parfaitement possible de développer une entreprise comme Google à partir de la Belgique. Pourtant, de trop nombreux starters cherchent encore leur salut à l’étranger parce que nous manquons de plusieurs éléments. Et notamment, peut-être, de personnes dotées d’une expérience internationale. Les Belges ont trop vite tendance à rester à l’ombre de leurs clochers. Pour autant, dans l’époque où nous vivons, il faut immédiatement vendre son produit aux plus grandes banques du monde entier. Pendant que vous tentez d’entrer dans une banque locale, la concurrence est active aux quatre coins de la planète. Le développement de bons écosystèmes peut favoriser le partage de connaissances et apporter un meilleur accompagnement des jeunes entrepreneurs. Cela dit, les pouvoirs publics doivent également prendre l’initiative. L’absence de stratégie claire nous coûte cher en termes de possibilités de financement. C’est regrettable. Car quand nos entreprises ont l’occasion de s’épanouir, elles sont en mesure d’affronter la concurrence mondiale grâce à leur technologie de pointe.”