“Une ville numérique n’est pas pour autant une ville intelligente”

Les villes intelligentes sont en vogue, mais qu’est-ce que la smart city a exactement à offrir? Et quel rôle y est dévolu à Proximus et BNP Paribas Fortis, deux des plus grandes entreprises de notre pays? Leur CEO, Dominique Leroy et Max Jadot, insistent sur ce point sans relâche: tout dépend de la création d’un écosystème plus large.

Pourquoi toute ville qui se respecte doit-elle désormais être smart? Et que peuvent attendre concrètement les citoyens et les entreprises de cette ville intelligente?

Jadot: “J’y vois deux raisons principales. D’une part, le nombre de citadins a énormément augmenté dans le monde ces dernières années. De l’autre, ces villes sont confrontées à des pro-blèmes d’une ampleur et d’une complexité telles que les acteurs classiques ne peuvent les résoudre seuls. Les pouvoirs publics en sont incapables, tout comme les entreprises. Je plaide donc pour une collaboration approfondie entre toute une série d’acteurs afin de préserver la viabilité de nos villes.”

Leroy: “La ville intelligente sera une ville numérique, certes. Mais il ne suffit pas de numériser une ville pour la rendre intelligente. Une ville réellement smart doit aussi investir dans les technologies les plus récentes pour gagner en efficacité. Qu’est-ce qui peut rendre une ville vraiment intelligente? L’association de technologies numériques, de gains d’efficacité et d’une meilleure communication avec les citoyens et les entreprises.”

Parfois, on a le sentiment que les villes tombent dans une surenchère d’innovations technologiques. Cette dimension ne risque-t-elle pas de devenir un objectif en soi?

Jadot: “La technologie n’est qu’un facteur parmi d’autres dans l’évolution vers une ville numérique. L’important, c’est que chaque acteur apporte sa contribution en fonction de ses forces et ex-pertises propres afin de parvenir, ensemble, à des solutions innovantes. En tant que grande banque, nous ne sommes pas encore considérés comme des champions de la technologie, mais nous avons accumulé de nombreuses connaissances en matière de financement de projets immobiliers et de grands projets d’infrastructure à long terme. Je pense par exemple à l’installation d’un réseau de fibre optique flambant neuf, élément essentiel pour une ville intelligente du futur. BNP Paribas Fortis et Proximus peuvent parfaitement s’y retrouver, chacun à partir de ses propres champs d’expertise et de connaissances.”

Concernant les technologies des villes intelligentes, notre pays est-il un pionnier ou accuse-t-il un certain retard?

Leroy: “À mes yeux, nous n’avons pas à nous plaindre. En termes d’infrastructure et de technologie, nous sommes à l’avant-garde européenne. Le principal défi concerne l’accès du citoyen à ces technologies numériques. Cela peut se traduire par les initiatives les plus diverses. L’e-government, mis sur pied par les pouvoirs publics, pourrait permettre aux citoyens d’entrer davantage en contact avec la technologie.

Ce n’est pas une question d’infrastructure ou de pure technologie, mais de solutions.

Dominique Leroy, Proximus

Autre exemple: chez Proximus, nous sommes en train de déployer un tout nouveau réseau offrant la possibilité d’installer des compteurs intelligents dans toute la Belgique, en collaboration avec les  gestionnaires de réseaux Eandis et Infrax. Nous avançons, mais à présent, il s’agit de développer un large écosystème. L’un des principaux malentendus consiste à penser qu’une numérisation poussée rend automatiquement une ville intelligente. De nombreux autres ingrédients sont nécessaires pour cela!”

Comment mettre en place un tel écosystème?

Leroy: “Par une combinaison de bons choix politiques, de partenaires adéquats et d’entreprises technologiques innovantes. Sans oublier la question du financement. Voyez les villes qui sont souvent mises en avant dans le domaine des smart cities, Barcelone et Tel-Aviv notamment. Le point de départ a toujours été la volonté politique de l’administration communale d’évoluer le plus vite possible vers une ville intelligente afin de résoudre une série de problèmes très concrets.”

Jadot: “J’entrevois aussi un rôle central pour les citoyens. Car il ne faut pas oublier que les villes répondront à leurs demandes et besoins concrets.”

Quelle valeur ajoutée une grande banque peut-elle offrir dans ce cadre?

Jadot: “Rien qu’en Belgique, nous travaillons avec 120 milliards d’euros d’épargne. Bien entendu, cet argent ne dort pas, il est à nouveau prêté à des ménages, des entreprises et des pouvoirs publics. Si nous investissons une partie de ce montant pour rendre nos villes plus intelligentes, nous disposons d’un levier gigantesque. Très concrètement, on peut citer les énormes défis en matière de voitures intelligentes et de mobilité, le financement d’un immobilier intelligent et respectueux de l’environnement ou le renouvellement de l’infrastructure.

Peu de gens en ont conscience, mais via notre société de leasing Arval – qui représente un million de véhicules en Europe – nous incarnons un acteur majeur de la mobilité. Sachant qu’une mobilité intelligente est une dimension cruciale de la ville du futur, nous pouvons déjà faire la différence dans ce domaine. Prenez l’immobilier: des bâtiments intelligents et respectueux de l’environnement sont une véritable priorité de notre politique de financement dans ce segment. Nous pouvons donc mettre beaucoup de poids dans la balance.”

Comment voyez-vous la fonction des autres parties prenantes, citoyens, PME et pouvoirs publics?

Leroy: “C’est à nous, les grands acteurs, qu’il revient de fournir des solutions concrètes, non aux citoyens ou aux PME. Les technologies doivent être utilisées pour ce qu’elles apportent, pas pour la technologie en elle-même. Prenez notre filiale Be Mobile, active en Belgique et dans plusieurs pays voisins. Voici un bel exemple de la manière dont il est possible de faire la différence pour le citoyen avec une solution de mobilité intelligente et intégrale qui interconnecte les voitures, les feux de signalisation, l’accompagnement routier, etc.

Par ailleurs, un bâtiment intelligent, c’est un beau concept marketing mais que signifie-t-il précisément? Quelle en est la plus-value? Si de nouvelles technologies permettent de gérer plus aisément l’éclairage et le chauffage ou d’optimiser l’utilisation des salles de réunion et le taux d’occupation du restaurant, tout le monde est intéressé. Ce n’est pas une question d’infrastructure ou de pure technologie, mais de solutions. Et c’est la raison pour laquelle cet écosystème est si important: ces solutions imposent souvent des collaborations avec de très nombreux partenaires.”

Jadot: “J’irai même plus loin: à terme, nous cesserons purement et simplement de financer les bâtiments qui ne peuvent fournir ce type de solutions intelligentes. Car les bâtiments intelligents vaudront beaucoup plus cher à plus long terme. Je suis d’accord avec Dominique: c’est à nous de le démontrer à nos clients. Actuellement, nous formons nos collaborateurs à partir de cette vision. Cette nouvelle forme de services bancaires crée à son tour une nouvelle dynamique. Naturellement, une banque remplira toujours sa mission de financement de l’économie, mais j’observe malgré tout une évolution. Nous devons élargir notre positionnement social; en tant que CEO, il me revient d’y réfléchir et de montrer la voie.”

Leroy: “Nous ne sommes plus un simple fournisseur de connectivité. Proximus est devenu un prestataire de services numériques, précisément pour offrir aux entreprises, aux citoyens et aux pouvoirs publics des solutions sur mesure pour cette nouvelle société numérique.”

À terme, nous cesserons de financer les bâtiments qui ne peuvent fournir ce type de solutions intelligentes.

Max Jadot, BNP Paribas Fortis

Dans 10 ans, quelle sera selon vous la grande priorité pour les villes intelligentes belges?

Jadot: “La mobilité, sans le moindre doute. Je n’ai besoin d’en convaincre personne. Dans notre cas, cela commence chez nos propres collaborateurs auxquels nous pouvons offrir davantage de solutions de mobilité sur mesure. Mais cela passe aussi par des initiatives à très grande échelle, dans le cadre desquelles nos équipes sont déterminantes via le financement de l’infrastructure et les partenariats public-privé.”

Leroy: “La mobilité, effectivement, mais n’oublions pas la sécurité. Des caméras ou capteurs intelligents, entre autres, rendront les villes plus sûres et accroîtront significativement le sentiment de sécurité des citoyens.” ll

19/06/2018