Une smart city ne se résume pas à la technologie

Des applications high-tech ne sont pas toujours indispensables pour développer une smart city. Le sociologue urbain Stijn Oosterlynck (UAntwerpen) préfère s’intéresser aux “smart citizens”. En effet, en matière de lutte contre la pauvreté et de problèmes de diversité, la technologie ne remplacera pas l’humain. Cette approche est également payante pour les entreprises.

Qu’entendez-vous par ‘intelligent’?”, interroge Stijn Oosterlynck. “La technologie seule ne fait pas la différence: comment allez- vous l’utiliser? À quelle fin? Pour répondre à quels besoins? Dans quel contexte? La ville est mon champ de recherche. Pauvreté et cohabitation dans la diversité sont mon quotidien.”

“Une technologie intelligente pourrait par exemple permettre de verser automatiquement les allocations qui leur reviennent à ceux qui vivent dans la pauvreté. Car ne vous y trompez pas: il y a plus de gens qui ne perçoivent pas d’allocations auxquelles ils ont droit que de gens qui profitent d’allocations auxquelles ils ne peuvent en réalité pas prétendre.

Parce qu’ils ne sont pas informés, qu’ils ne remplissent pas ou remplissent mal des formulaires pour des bourses d’études ou des primes au logement, qu’ils les envoient hors délai, etc. Pourtant, l’administration dispose d’une masse d’informations. En les fusionnant, elle pourrait donner à ses administrés ce à quoi ils ont droit. Je n’ai entendu aucun dirigeant politique discuter de cette proposition sous la forme d’une application ‘smart city’. Cela en dit long sur leurs priorités.”

Impliquer les citoyens

Stijn Oosterlynck voit donc peu de tentatives pour mettre sur pied de véritables projets collaboratifs avec les citoyens à Anvers. “L’administration communale manifeste une vision de la ville intelligente exclusivement centrée sur les entreprises. Celles-ci peuvent collecter des données et développer de nouveaux produits sur cette base. Grâce à des applications, les places de stationnement disponibles sont gérées plus efficacement. Certes utiles, ces apps n’ont toutefois aucun impact sur les fondements du problème de la mobilité. Le souci, c’est qu’il y a trop de voitures!”

Les apps n’ont aucun impact sur les fondements du problème de la mobilité: il y a trop de voitures!

Stijn Oosterlynck, UAntwerpen

Le projet Curieuzeneuzen (“nez curieux”), dans le cadre duquel des citoyens mesurent la qualité de l’air dans leur ville, est en revanche un bel exemple de projet smart city. “La technologie n’est pas des plus avancées: vous faites appel à des citoyens pour collecter les données à grande échelle et cartographier un problème”, observe Stijn Oosterlynck. “Simultanément, vous les intégrez dans le processus de réflexion qui doit mener à des solutions. Comment rendre une ville plus saine et plus viable? La technologie, dans ce cadre, n’est pas essentielle. Souvent, elle autorise trop peu de participation. D’où mon scepticisme.” Parfois, la technologie est utilisée là où on l’attend le moins.

“Le récent flux de réfugiés du Moyen-Orient exploite habilement la technologie GSM et les médias sociaux. Comment rejoindre Bruxelles à pied, à partir de la Syrie? À quoi faire attention? Chez qui pouvez-vous vous rendre? Les réfugiés sont des early adopters de technologies smart city. GSM et médias sociaux sont des instruments cruciaux pour eux. Ils peuvent abandonner leur foyer et tous leurs biens, mais pas leur smartphone.”

“La diversité représente elle aussi une problématique complexe. Même lorsque des personnes d’origines diverses vivent ensemble dans des quartiers, elles ont tendance à ne côtoyer que ceux qui présentent des revenus comparables, le même arrière-fond culturel, un niveau d’éducation semblable, etc. Il est très difficile de briser ces murs. Et la technologie n’a ici aucune utilité. Au contraire. Quand des conflits apparaissent, il faut jeter des ponts; pour y parvenir, il faut des professionnels. Des gens qui connaissent les habitants, qui sont au courant de leurs problèmes et ont leur confiance, qui font office d’intermédiaires et fournissent un travail sur mesure.”

J’ai peur que les autorités misent tout sur des initiatives qui rapportent de l’argent au secteur privé, et ne s’attaquent pas au cœur des problèmes.

Stijn Oosterlynck, UAntwerpen

“La difficulté, c’est que ceux qui rencontrent des problèmes ont souvent perdu toute confiance dans la société. Ils sont déçus. Rétablir cette confiance est un travail humain. Fréquemment, cela passe par de petites choses très simples. De nombreuses personnes en situation de grande pauvreté ne prennent même plus la peine d’ouvrir leurs factures, parce qu’elles savent qu’elles ne pourront pas les payer.

Et les dettes s’accumulent. Un médiateur de dettes peut les aider à sortir de cette spirale infernale, pas une application. Pour les entreprises aussi, c’est important. Les fournisseurs de gaz ou d’électricité manquent souvent d’informations, entre autres sur les gens qui perçoivent des revenus instables. La plupart seront capables de payer à long terme, mais cela nécessite une relation de confiance. Bien que des projets de ce type coûtent de l’argent à court terme, ils s’avèrent très profitables à plus longue échéance.”

Équilibre des pouvoirs

Stijn Oosterlynck n’est pas fondamentalement opposé à la technologie smart city. “Je crains simplement que l’on soit en train de faire des promesses qu’on ne pourra pas tenir à long terme. De nombreux problèmes rencontrés dans les villes ne sont pas avant tout des problèmes d’information, et leur résolution n’est pas qu’une question de données et de technologie, loin de là. En outre, j’ai peur que les autorités misent tout sur des initiatives qui rapportent de l’argent au secteur privé, et ne s’attaquent pas au cœur des problèmes. Heureusement, nous ne vivons pas dans des villes comme Toronto, où l’aménagement d’un nouveau quartier a été entièrement laissé à Google. En agissant ainsi, une administration se condamne à l’impuissance.” ll

19/06/2018