Les trois piliers de la ville du futur

La ville dont je rêve pour le futur est une cité durable, pensée à partir des innovations technologiques pour enrichir les innovations sociales. Cela implique notamment de passer d’une approche “top-down” de l’urbanisme à une approche “bottom-up”: au lieu de consulter les citoyens sur le projet lauréat de l’appel d’offres, on les intègre dans la conception du projet, en partant de leurs besoins et de leurs demandes. On intègre d’autant mieux les nou-veaux usages: le coworking, bien sûr, mais aussi le “co-living”, c’est-à-dire des logements destinés à de jeunes actifs où chacun dispose de son studio et a accès à des espaces communs, tels que des salles de jeux.

Concrètement, je rêve d’une ville reposant sur trois piliers. D’abord, la décentralisation énergétique. Aujourd’hui, on peut édifier des bâtiments à énergie positive, qui non seulement couvrent leurs besoins mais peuvent redistribuer de l’énergie aux bâtiments voisins. Dès lors, ils peuvent être déconnectés des réseaux tradi-tionnels et ne plus dépendre des sources fossiles, du nucléaire, etc.

En second lieu, l’agriculture urbaine doit permettre de ramener les lieux de production au cœur des sites de consommation. On crée ainsi une économie circulaire, une boucle courte et vertueuse. Troisième axe pour les urbains du futur: la mobilité douce. Il faut mettre fin à l’architecture monofonctionnelle, constituée de “blocs” (bureaux dans une zone, logements dans une autre, etc.) Elle a entraîné une dépendance mortifère aux réseaux d’infrastructure de transport. Nous devons favoriser la marche et les deux-roues en construisant des quartiers polyfonctionnels et multiculturels; retrouver l’esprit des villages, où l’on connaît ses voisins; cesser de perdre deux ou trois heures par jour dans les transports.

“Nous devons favoriser la marche et les deux-roues, retrouver l’esprit des villages, et cesser de perdre du temps dans les transports.”

Voilà pour les grands principes. Reste à répondre au besoin de modularité des habitants. La tour que j’achève actuellement à Taïwan comporte le moins de murs porteurs et de gaines techniques possible, afin de libérer de vastes plateaux que chaque foyer aménage à sa guise, en changeant les cloisons de place. Grâce à un système de double plancher pré-innervé (fibre optique, plomberie, électricité) et à des pièces d’eau (cuisine, salle de bain, etc.) conçues comme des blocs à roulettes qu’il suffit de connecter, on peut entièrement réinventer son logement. Résultat: une flexibilité totale.

Qu’en est-il des capitales européennes parfois “paralysées” par leur patrimoine historique? Elles doivent accepter des greffes urbaines sur et entre le bâti, autour, etc. La muséification d’une ville comme Paris rend les quartiers centraux inabordables pour les Parisiens. À Bruxelles, c’est le contraire: le centre est délaissé et la deuxième couronne très prisée, d’où des embouteillages monstres. Il faut un plan à long terme, piétonniser entre les gares du Nord et du Midi, consacrer la petite ceinture à l’agriculture urbaine, mener des opérations mixtes le long du canal. Et toutes nos villes doivent viser le post-carbone, le post-nucléaire, voire le post-insecticides.ll

Vincent Callebaut, architecte

Vincent Callebaut
19/06/2018