“Il faut rendre les données anonymisées largement disponibles aux acteurs privés”

La Belgique a beau être l’un des pays les plus urbanisés du monde, elle n’est pas vraiment en avance en matière de smart cities. Les initiatives sont éparpillées, tandis que la vision politique et le leadership font encore souvent défaut, regrette Bruno Wattenbergh, ambassadeur EY pour l’innovation et professeur à Solvay. Il plaide aussi pour une vaste ouverture au privé.

En termes de smart cities, la Belgique manque d’initiatives d’envergure. Des villes comme Amsterdam cumulent les initiatives dans une approche intégrée, tout en créant beaucoup de valeur pour les citoyens et les entreprises”, assure Bruno Wattenbergh, Senior Advisor et ambassadeur EY pour l’innovation, professeur de stratégie et d’entrepreneuriat à la Solvay Brussels School of Economics & Management.

“Cela devrait bouger avec les initiatives des Régions, Bruxelles avec le CIRB (le Centre d’informatique pour la Région bruxelloise, NDLR) et Digital Wallonia avec le projet Digital Cities. Leurs budgets et leur structure devraient permettre de déboucher sur des initiatives de plus large ampleur. Je déplore cependant que le niveau communal reste en retrait: 87% des communes belges n’ont aucun plan smart city.1 Plus largement, nos pouvoirs publics ne sont pas nécessairement portés sur l’innovation.”

Tout entrepreneur qui a une idée devrait pouvoir jouer avec des données publiques correctement anonymisées sans se justifier.

Bruno Wattenbergh, ambassadeur EY pour l’innovation et professeur à Solvay

Du côté de la population, si l’on interroge les Belges sur ce qu’ils pensent des smart cities, 88% des Bruxellois sont pour, à l’instar de 84%des Flamands mais seulement 45% des Wallons2. Comme souvent, le secteur se heurte à un manque de moyens financiers. Les fonds européens apportent parfois un peu d’oxygène, comme on l’a vu à Namur qui a pu financer neuf projets, dont son système de transport intelligent.

Données gardées “au frigo”

“Autre obstacle : le retour sur investissement”, reprend l’expert. “Les acteurs du secteur promettent monts et merveilles. À juste titre, mais il est très difficile de chiffrer correctement les valeurs que pourront se répartir les communes, les citoyens et les entreprises. Enfin, le citoyen et surtout l’entreprise sont encore trop rarement perçus comme des clients.”

Faire avancer la smart city implique de faire fonctionner la “quadruple hélice” (secteur public, secteur privé, chercheurs et bien sûr citoyens). Pour cela, il convient que les référents locaux et régionaux lancent des appels à projet largement ouverts au secteur privé afin de valoriser les données publiques. “Et au-delà: n’importe quel entrepreneur qui a une idée devrait pouvoir jouer avec des données publiques correctement anonymisées sans se justifier”, juge Bruno Wattenbergh.

“Les pouvoir locaux ne se rendent pas compte de la taille et de la valeur des données qu’ils collectent. C’est comme un grand frigo dans lequel on entrepose toujours plus de victuailles. Chaque année, il faut un plus gros frigo et plus de gens, plus de budget pour le protéger et le faire fonctionner, sans que jamais personne ne profite de cette manne. Il est temps que les pouvoirs publics s’accordent sur la manière d’ouvrir le frigo, d’en proposer les ressources aux citoyens et aux entreprises. Cette décision est d’abord politique.

Les données publiques anonymisées, respectant la vie privée, doivent devenir une propriété universelle, accessible à tous.” Comme le rappelle à juste titre Agoria, la fédération belge de la technologie, “les applications les plus inspirantes liées aux smart cities naissent là où les acteurs publics et privés collaborent dans un écosystème ouvert. C’est pourquoi il est important, pour les villes, d’ouvrir plusieurs sources de données et de permettre de les combiner.”

Un marché colossal

“Les possibilités ouvertes par l’analyse de données sont quasiment infinies”, reprend Bruno Wattenbergh. “Les pouvoirs locaux doivent bien sûr porter une attention maximale  à la cybersécurit é et au respect de la protection des données  à tous les niveaux de leur architecture d’open data. Une fois les données anonymisées – contrairement à ce que vous postez sur Facebook, par exemple – ils doivent identifier la manière dont ils contractualiseront avec les utilisateurs de ces données: associations de citoyens, centres de recherche publics ou privés, entreprises commerciales, etc. Et bien sûr, déterminer le prix de la mise à disposition de ces data, que ce soit via des licences, gratuites ou payantes, ou des modèles freemium.

À l’horizon 2025, le marché des smart cities est estimé à 2.570 milliards de dollars.

Bruno Wattenbergh, ambassadeur EY pour l’innovation et professeur à Solvay

Tous ces acteurs pourront alors aisément identifier des besoins ou des désirs insatisfaits, des comportements peu efficients. Autant de possibilités de mieux faire fonctionner des centres urbains qui exploseront dans les prochaines années.” À l’horizon 2025, le marché des smart cities est estimé à 2.570 milliards de dollars. Ce chiffre peut paraître gigantesque, mais les smart cities sont transsectorielles: elles touchent la santé, le transport, l’énergie, les commodités (eau, gaz et électricité), les objets connectés, le logiciel, le cloud, les Big Data…

“Notre pays dispose d’acteurs importants tels que Schreder dans l’éclairage public, et des PME comme Rombit pour les plateformes et les objets  connectés, SmartNodes dans la gestion intelli-gente de l’éclairage, Letsgocity qui met les villes wallonnes dans votre smartphone, Dapesco qui mesure à distance la consommation électrique d’un bâtiment, SkyLane Optics pour la communication par fibre optique, etc.” ll

[1]          Étude réalisée par le Smart City Institute en 2017 auprès des 589 communes belges (19% de taux de réponse).

[2]          http://labos.ulg.ac.be/smart-city/

19/06/2018