“Construire un regard critique sur les smart cities”

Risque d’enclavement, d’exclusion de certains publics, privatisation des données: l’émergence des smart cities soulève des questions sociétales que l’on ne doit pas ignorer, estime le professeur d’urbanisme Geoffrey Grulois (ULB).

L’engouement des pouvoirs publics et des entreprises pour les “villes intelligentes” est palpable… même si la définition des smart cities reste assez floue. Il s’agit, entre autres, de recourir aux technologies numériques et interactives et aux infrastructures high-tech pour optimiser dans une ville la consommation d’énergie, la mobilité et la gestion des déchets, afin de répondre aux défis du changement climatique et de la finitude des ressources. Je voudrais souligner que la ville n’a pas attendu le numérique pour devenir intelligente. Et que l’innovation sociale et la responsabilité environnementale peuvent se développer en dehors de toute infrastructure technologique. Dans les smart cities telles qu’elles se profilent, nous devons, à mes yeux, rester vigilants quant au rôle passif assigné aux usagers face aux recours aux algorithmes et aux systèmes d’information.

Enclaves high-tech

À ce premier point, j’en ajoute un deuxième: les “smart cities” renvoient généralement à un système spatiale et technologique clos. Les villes intelligentes courent ainsi le risque de devenir des enclaves high-tech comme on l’a remarqué à Masdar à Abu Dhabi et Songdo en Corée du Sud. Elles tendent à exclure certains usagers moins favorisés ou ayant moins accès à la technologie.

Les smart cities ne doivent pas fonctionner en systèmes clos, excluant certains usagers.

Troisième particularité: contrairement aux infrastructures publiques qui ont servi à moderniser nos villes aux XIXe et XXe siècles (réseaux d’eau, d’électricité, de transport public, etc.), les smart cities sont tributaires de technologies mises à disposition par de grandes corporations privées. Une privatisation qui pourrait être porteuse d’exclusion et de dérives. La protection des données privées y sera-t-elle suffisante?

Enfin, le coût environnemental des technologies s’avère souvent sous-estimé. Les infrastructures du numériques nécessitent notamment l’extraction de matières précieuses dont l’empreinte carbone est non négligeable. Pour conclure, ne soyons pas technophobes, mais gardons-nous de techno-utopies dans lesquelles les technologies en viendraient à dominer la responsabilité et la liberté du citoyen.

Geoffrey Grulois, professeur à la faculté d’architecture de l’ULB LoUIsE – Laboratory on Urbanism, Infrastructures and Ecologies Metrolab.brussels – Trans-disciplinary and inter-university laboratory for applied and critical urban research

Geoffrey Grulois
19/06/2018