Citoyens intelligents, villes intelligentes

Les villes du futur sont des “smart cities”, un qualificatif qui évoque un peu trop rapidement des cités bourrées de gadgets technologiques. Or, ce n’est pas ce qui importe en premier lieu. Il était donc grand temps d’organiser une “smart discussion” avec six experts: Didier Beauvois (BNP Paribas Fortis), Rudi Cartuyvels (imec), Angelo Meuleman (Taxistop), Chris Peeters (groupe Elia), Nathalie Renneboog (citydev.brussels) et Ingrid Reynaert (Agoria).

Une smart city est-elle avant tout une ville où la technologie est omniprésente?

Renneboog: “Les données et la technologie jouent un rôle important dans les smart cities, mais elles n’en constituent pas l’essence. La technologie est principalement un outil destiné à réduire la consommation d’énergie et la production de déchets, améliorer la mobilité et accroître la qualité de vie. Autant de défis auxquels seront confrontées les villes. Selon les Nations unies en effet, les deux tiers de la population mondiale habiteront en agglomération en 2030. Cette augmentation de la population pèse sur la qualité de vie. L’évolution vers des villes intelligentes est donc d’abord une évolution vers des villes durables. L’objectif? Répondre aux besoins des générations actuelles sans mettre en péril les générations futures.”

Meuleman: “La ville intelligente n’est pas nécessairement la ville qui dispose de la meilleure technologie. Il s’agit de connecter les domaines politiques, mais aussi d’y intégrer l’enseignement, les mouvements citoyens, les entreprises et les investisseurs. Car la ville qui imaginera les meilleures solutions sera celle qui parviendra le mieux à réunir tous les acteurs. L’époque est révolue où une ville pouvait conserver le contrôle; l’évolution technologique est beaucoup trop rapide. Une ville ne peut y répondre qu’en collaborant intelligemment avec d’autres acteurs, comme l’industrie.”

Beauvois: “Quelle que soit la définition que vous utilisez, l’amélioration du bien-être des citoyens doit être au centre d’une smart city. Les villes intelligentes doivent atteindre une plus grande durabilité et se fonder sur une collaboration très étroite de tous les acteurs impliqués: le citoyen, le secteur public local, les entreprises et les associations. La notion de smart city dépasse largement l’utilisation des technologies. Celles-ci permettent de collecter et d’échanger des données, mais elles ne constituent pas un objectif en soi. La technologie doit avant tout permettre d’améliorer le bien-être dans une ville.”

Les villes se sont toujours transformées. Les cités d’aujourd’hui ne sont pas comparables à celles d’il y a 50 ans. Pourquoi cette période est-elle à ce point particulière que nous parlons de “villes intelligentes”?

Cartuyvels: “Nous sommes mieux à même de mesurer certains facteurs avec précision. C’est un atout très important dans un monde où l’urbanisation s’accroît sans cesse. Nous ne pourrons lutter intelligemment contre les problèmes de consommation d’énergie et de mobilité que si nous sommes capables de cartographier la problématique. Les nouveaux capteurs et les technologies réseaux font que, désormais, c’est parfaitement possible. C’est sur cette base que nous pourrons imaginer des solutions structurelles.”

Peeters: “Un autre élément apte à changer la donne est l’évolution des mentalités, qui fait que nous prêtons davantage d’attention à la durabilité. Jusqu’il y a peu, nous acceptions que la croissance d’une ville s’accompagne d’une augmentation de la consommation d’énergie et de la production de déchets. Nous avons par conséquent fourni davantage d’énergie et étendu les nouvelles décharges en bordure des villes. C’était notre manière d’absorber la croissance. Notre regard, cependant, a changé. L’objectif n’est certes pas de s’opposer à une croissance débridée, mais tant la croissance actuelle que la croissance future devront être durables. Cela exige une approche totalement différente.”

Reynaert: “Les pouvoirs publics sont eux aussi confrontés à une transformation globale. Ils doivent relier des données à partir de différents domaines politiques. De ce fait, nous évoluons vers une manière de travailler et une structure organisationnelle inédites. Il est souvent impossible de partager des données d’un dépar-tement à l’autre en raison d’un manque de standardisation. Le déploiement des smart cities nécessite une approche transversale. Des gens qui ne se sont jamais parlé doivent collaborer pour développer et mettre en œuvre les applications intelligentes nécessaires. Ceci ne se limite d’ailleurs pas aux pouvoirs publics. L’industrie subit le même changement de trajectoire.”

Les pouvoirs publics et l’industrie par-viennent-ils à développer une vision suffisamment commune autour des smart cities ?

Reynaert: “Voici un autre point délicat. Les pouvoirs publics et l’industrie ne sont pas des partenaires naturels en Belgique; il faut presque les encourager en continu à collaborer. Pourtant, ces nouveaux partenariats s’avèrent très précieux. Les pouvoirs publics n’ont plus les connaissances et capacités nécessaires pour répondre aux évolutions technologiques. En travaillant main dans la main avec l’industrie, il leur sera possible de réaliser de beaux projets: l’industrie supportera les risques, tandis que les pouvoirs publics conserveront le contrôle sur le devenir de la ville. Cela implique un nouveau mode de collaboration. Et il reste du pain sur la planche dans ce domaine.”

Peeters: “Il règne une trop grande opposition entre la vision à long terme dont ont besoin les grandes entreprises pour réaliser des investissements lourds, et le court-termisme qui prime encore souvent au sein des pouvoirs publics. Pour une entreprise énergétique comme la nôtre, l’Accord de Paris sur le climat est fantastique en ceci qu’il fixe des objectifs très clairs pour le long terme. Malheureusement, les pouvoirs publics n’ont pas de vision nette à longue échéance pour atteindre ces objectifs. Voyez le débat sur la fermeture des centrales nucléaires, qui n’est toujours pas clos. Ce manque de stabilité est très pénible pour une entreprise privée qui doit prendre des décisions sur le long terme.”

À quoi ressemblerait le réseau énergétique d’une ville intelligente?

Peeters: “Pour commencer, il faut une nouvelle infrastructure. La transition énergétique implique une reconfiguration de notre réseau électrique afin que nous puissions y intégrer de grandes quantités d’énergies renouvelables. Cela aura un impact sur la manière dont nous gérons le système électrique. La production provenant de sources d’énergies renouvelables est variable, alors que nous, gestionnaire de réseau, devons garantir un équilibre permanent entre l’offre et la demande.”

Quand interdirons-nous la construction de logements qui ne répondent absolument plus à la norme énergétique?

Chris Peeters, Groupe Elia

“Par ailleurs, l’énergie devient un service. La numérisation et l’innovation technologique – pensez aux compteurs intelligents – permettront au consommateur d’optimiser sa facture d’énergie. Si vous laissez votre voiture électrique dans votre garage tout le week-end, le moment où vous la rechargez n’a aucune importance. Vous pouvez le faire le dimanche après-midi ou le vendredi soir, selon la période où la production éolienne est maximale. Ou lorsque l’industrie ne consomme rien et que nous produisons de l’énergie à bon marché. Le client final occupera une position centrale dans l’énergie en tant que service. Alors qu’actuellement, son rôle consiste surtout à financer la transition énergétique. À terme, le consommateur en récoltera également les fruits.”

Renneboog: “Naturellement, la question de l’énergie dans une ville intelligente inclut la réduction de la consommation d’énergie. La meilleure énergie reste celle que nous ne consommons pas. Et dans ce domaine, les pouvoirs publics ont une mission à remplir. Bruxelles a très clairement joué la carte du logement passif en 2015. Cela a un impact profond sur le marché immobilier, qui demeure responsable de la majeure partie des émissions de CO2. Les pouvoirs publics contribuent à la durabilité en dévoilant des ambitions renouvelées en matière de production et de traitement des déchets. Grâce à des objectifs clairs, les entreprises et les citoyens sauront ce qu’il leur reste à faire et prendront des mesures pour évoluer dans la direction fixée.”

Quelle fonction est dévolue au secteur financier dans la transition vers une ville intelligente?

Beauvois: “En tant que grande entreprise, nous pouvons avoir un impact sur la société. Des partenariats avec les pouvoirs publics y contribueront. Ainsi, nous avons mis sur pied un projet avec la Région flamande autour des écoles de demain. Dans le cadre de ce partenariat public-privé, nous avons, à ce jour, aidé 180 écoles et 130.000 élèves à emménager dans des bâtiments scolaires flambant neufs. Des écoles bien isolées et équipées des technologies les plus modernes. ”

Quelle que soit la définition que vous utilisez, l’amélioration du bien-être des citoyens doit être au centre d’une smart city.

Didier Beauvois, BNP Paribas Fortis

“De nombreux exemples de ce type démontrent que nous pouvons cofinancer et accompagner des projets socialement pertinents via une co-création avec nos clients, les pouvoirs publics, les universités et les fédérations sectorielles. En définitive, notre devoir et notre raison d’être, en tant que banquiers, est d’investir en faveur d’une prospérité durable.”

Les villes intelligentes sont-elles la réponse à la problématique de la mobilité?

Reynaert: “D’ici à 2040, nous évoluerons vers de petits et grands hubs de mobilité, associés à des gares pour les déplacements sur de longues distances, et où les gens disposeront de multiples possibilités de transport. Une application de mobilité unique fournira les informations nécessaires et permettra de réserver les modes de transport et d’effectuer les paiements. Ces hubs seront équipés de systèmes de rechargement rapide où les véhicules autonomes reviendront se connecter avant de partir pour exécuter leur mission suivante.”

“Mais nous n’en sommes pas encore là. En attendant, nous devons essayer de réduire l’intensité du trafic par quelques ‘quick wins’ technologiques. Ainsi, nos feux de circulation ont toujours l’intelligence d’une bouilloire. Pourtant, on utilise déjà à l’étranger des systèmes de gestion du trafic complexes qui optimisent les flux de circulation. Mais aussi des systèmes de guidage avancés qui sortent plus rapidement des voitures du trafic en les accompagnant vers une place de stationnement libre. De tels investissements soulageront énormément la mobilité à court terme.”

Meuleman: “Bien entendu, tout cela n’aura de sens que si nous continuons à investir dans un changement de comportement. Sans quoi la technologie n’apportera qu’une solution temporaire. Il s’agit principalement d’inciter les gens à revoir leur utilisation de la voiture. Chez Cambio, nous disposons désormais d’une flotte de 1.000 voitures partagées qui nous a permis d’extraire 15.000 voitures du trafic dans les villes flamandes. Nous constatons que dans des centres urbains comme Bruxelles et Gand, la possession de voitures par habitant a atteint un pic. Et ce n’est qu’une question de temps avant que d’autres villes les rejoignent. Cela créera de l’espace, un élément nécessaire pour donner de l’oxygène à des villes en phase de densification.”

Cartuyvels: “Seule, la nouvelle technologie ne permettra pas de résoudre tous les problèmes, c’est vrai. Mais je suis convaincu que, si nous la mettons en œuvre de manière adéquate, nous favoriserons un changement de comportement. Pour y parvenir, il est nécessaire de mesurer et de cartographier les flux de circulation. Ce doit être la base d’une politique intelligente, par exemple concernant la manière dont nous organisons l’aménagement du territoire. Or, cela demande énormément de concertation entre tous les acteurs, et cette concertation n’est pas optimale, pour le moment.”

Meuleman: “Il ne faut pas non plus perdre de vue le poids du développement urbain. Avec des projets d’aménagement de l’espace intelligents, il sera possible de réaliser de très belles choses au cours des 50 prochaines années. Il s’agira de créer de l’espace, et de l’exploiter. L’an dernier, nous avons lancé le concept des points mobilité avec Taxistop. Nous tentons de créer un endroit où convergent plusieurs fonctions de mobilité dans chaque quartier. Pensez à une combinaison de voitures partagées, de vélos et de transports en commun.
S’il est possible de créer un tel lieu dans un projet de développement, on pourra l’intégrer immédiatement dans l’ensemble afin qu’il soit visible et convivial. L’impact obtenu sera beaucoup plus grand que s’il faut planifier un tel point dans une situation existante.”

Nos villes se transforment-elles suffisamment en smart cities?

Beauvois: “Nous ne sommes pas aussi avancés que Cologne, Oslo, Copenhague ou Paris, et c’est en partie imputable aumanque de cadre politique stable et à l’absence de vision claire à long terme. L’échange de données reste par exemple difficile chez nous, bien que nous soyons confrontés aux mêmes défis que nos voisins. En matière de mobilité, cela pro-voque de graves problèmes. Pourtant, il est possible de procéder autrement. J’ai habité Cologne voici 25 ans. Je pouvais déjà y laisser ma voiture dans un grand parking en dehors de la ville et me rendre dans le centre en transports en commun. Vous le voyez, d’autres villes investissent depuis net-tement plus longtemps que nous dans la mobilité. Je reconnais que de nombreuses initiatives ont été lancées en Belgique, mais si nous n’accélérons pas la cadence, l’écart par rapport aux villes étrangères continuera de se creuser.”

Cartuyvels: “Beaucoup de choses se passent mais nous avons commencé assez tard, c’est vrai. Des villes comme Anvers, Gand, Courtrai et Genk ont lancé les premières initiatives en 2014 ou 2015. Et depuis, la Région flamande accroît ses inves-tissements dans les smart cities via City of Things à Anvers ou encore Smart Flanders. Dorénavant, nous disposons d’une ap-proche mieux coordonnée qui permet de créer et de déployer des applications plus rapidement. Plusieurs grandes villes étrangères y travaillent depuis plus longtemps et en ont d’ores et déjà récolté les fruits.”

Peeters: “Je ne doute pas du fait que des initiatives intéressantes aient été lancées, mais il s’agit à présent d’atteindre une échelle suffisante. Nous devons veiller à ne pas rester trop longtemps dans des phases-pilotes. Il nous faut une vision à long terme et l’audace de poser des choix radicaux. Quand interdirons-nous la construction de logements qui ne répondent absolument plus à la norme énergétique? Combien de temps parlerons-nous encore du réseau urbain autour de Bruxelles? Et quand ferons-nous des choix clairs en matière de politique énergétique? Autant de points importants qui doivent être tranchés. Et c’est le grand défi pour la Belgique. Oui, de nombreux starters développent chez nous de belles technologies, et il y a pléthore de projets-pilotes très intéressants. Mais sans envergure, il n’est pas possible d’opérer une réelle transition. Nous devons oser accomplir ce bond en avant.”

Renneboog: “Nous sommes parfois un peu trop durs avec nous-mêmes. Nous pouvons et devons faire mieux, c’est l’évidence. Mais au niveau européen, nous n’avons pas à rougir. Si nous observons la Région bruxelloise, de nombreuses applications technologiques sont récemment apparues en matière de mobilité. Et les pistes cyclables sont réalisées par étape. C’est vrai, les choses ne vont pas assez vite, mais nous devons apprendre à vivre avec la complexité belge. Nous allons de l’avant et le gouvernement bruxellois investit massivement dans des projets smart city. Je suis invité en France, en Autriche et même au Canada pour montrer comment nous nous y prenons. Notre approche n’est donc certainement pas aussi mauvaise que certains l’affirment.” ll