Le chef d’orchestre de l’écosystème financier

L’Europe ouvre la porte à un écosystème de banques, de firmes technologiques et d’entreprises fintech qui doit contribuer à une planification financière plus personnalisée. Du moins si les banques voient cette porte ouverte comme une opportunité, et non comme une menace.

“Le problème majeur de la planification financière est que de nombreuses personnes n’ont pas conscience de son importance, voire ne s’en préoccupent tout simplement pas”, déplore Michael Anseeuw, General Manager Retail Bank chez BNP Paribas Fortis. “Une campagne dans les médias peut souligner l’intérêt de l’épargnelogement ou de l’épargne-pension, mais on ne peut naturellement pas en prévoir une tous les jours.” La technologie contribue à ancrer une habitude, remarque-t-il.

“Par exemple avec une application pour smartphone qui émet des notifications à l’instar d’un Facebook. Chaque fois que le salaire est versé, une telle application pourrait suggérer de transférer une partie du montant sur le compte d’épargne-pension.” Quoi qu’il en soit, les banques doivent évoluer vers un service plus personnalisé. Selon Jean-Laurent Bonnafé, CEO de BNP Paribas, elles renonceront aux produits de masse.

“Le client recherchera un service pertinent, efficace et malin, et si possible bon marché”, déclarait-il voici un an. Michael Anseeuw partage cet avis. “En réalité, il faudrait proposer de la planification financière à tous les clients. Y compris à l’étudiant hautement qualifié qui vient d’obtenir son diplôme et de décrocher son premier emploi, et qui devrait d’ores et déjà réfléchir à ce qu’il veut faire de son argent, aujourd’hui et demain. C’est pourquoi il nous faut rendre la planification financière aussi accessible que possible.

IL FAUDRAIT PROPOSER DE LA PLANIFICATION FINANCIÈRE À TOUS LES CLIENTS.

Michael Anseeuw, BNP Paribas Fortis

En la matière, la technologie peut prouver son utilité. En fonction du profil et des souhaits du client, nous pourrons peut-être lui proposer d’emblée cinq solutions.” message de Michael Anseeuw? Les banques traditionnelles doivent voir le bon côté des entreprises fintech. “Celles-ci sont très performantes quand il s’agit de trouver des solutions simples à des problèmes donnés. Leur handicap, c’est l’absence de base clients étendue. Ce que les banques possèdent, tout comme une relation privilégiée avec ces mêmes clients. Il est donc logique que les solutions fintech, par exemple en matière de planification financière, soient intégrées dans un environnement bancaire.”

Chez 11:FS, consultant britannique qui accompagne les banques dans leur numérisation, Laura Watkins plaide elle aussi en faveur d’une telle collaboration: “Être numérique, ce n’est pas seulement avoir une application ou vendre ses produits en ligne. Une véritable banque numérique doit être proactive et veiller à servir les intérêts du client de manière invisible, en coulisse. La meilleure façon d’y parvenir est d’opérer dans un écosystème composé d’un grand nombre d’acteurs.” Cette évolution exige cependant un changement de mentalité parmi les banques traditionnelles, souvent trop lentes et trop conservatrices, remarquet- elle.

“C’est naturellement une étape importante. Les entreprises fintech sont nettement plus agiles parce qu’elles ne doivent pas développer leur système informatique sur une infrastructure exis – tante. Les banques, en revanche, ont l’obligation de repenser tout leur système.” Elles devront également procéder à un renversement culturel complet, souligne- t-elle. “Il ne suffit pas de nommer un Chief Innovation Officer: tout le monde doit remonter ses manches!”

Ouverture

Quoi qu’il en soit, le temps est venu de changer la donne. PSD2, la directive européenne sur les paiements qui devrait être transposée dans la législation nationale au début de l’an prochain, impose une plus grande ouverture aux banques. Si le client y consent, des tierces parties auront accès aux informations sur ses comptes et ses données de paiement.

De cette manière, les entreprises technologiques et fintech disposant d’un agrément pour des services de paiement pourront proposer des services qui étaient auparavant réservés aux banques. Les consommateurs auront ainsi la possibilité de régler des factures via leur compte Facebook, par exemple.

De telles évolutions peuvent coûter aux banques leur contact direct avec leurs clients. À terme, leur rôle risque même de se réduire à l’exécution des transactions. C’est une crainte justifiée, juge Bjorn Cumps, professeur en innovation financière à la Vlerick Business School.

“SE BATTRE POUR PROPOSER L’APPLICATION PRINCIPALE”

Aujourd’hui, ceux qui sont clients de plusieurs banques doivent encore sortir carnet et crayon pour se forger une idée globale de leur situation financière. Mais à partir de l’an prochain, les banques pourront re – prendre dans leur application le relevé des comptes des autres banques.

“C’est une vraie chance pour les banques, qui pourront ainsi renforcer leur relation avec leurs clients”, se réjouit Michael Anseeuw. “Le principal défi des grandes banques? Proposer l’application principale, car les consommateurs cesseront tout simplement d’utiliser les autres.”

“Pour l’éviter, il est crucial que les banques cherchent de nouvelles manières de créer de la valeur pour leurs clients dans cet écosystème. C’est pour moi l’essence de l’open banking.” Les banques aiment se percevoir comme le pivot de cet écosystème, mais ce n’est pas le bon point de départ, prévient Bjorn Cumps.

“Il est logique qu’elles soient au centre du jeu dans certains domaines, notamment dans le cas d’un prêt hypothécaire où elles peuvent impliquer des intervenants comme le notaire et l’entrepreneur. Mais elles n’auront peut-être qu’un rôle secondaire dans la satisfaction d’autres besoins. Ainsi peuvent -elles constituer un maillon entre un client et son opérateur de télécommunications ou son prestataire de soins. Cela va donc au-delà de la vente d’un produit financier.”

Il compare le rôle des banques dans cet écosystème à celui du chef d’orchestre. “Elles fourniront assurément des services propres, mais elles le feront conjointement à ceux d’autres secteurs. Il serait beaucoup plus intéressant, pour les banques, de se concentrer sur cet aspect que de tenter de concurrencer les startup fintech dans les produits financiers. Car c’est un combat qu’elles ont de fortes chances de perdre.”

Le professeur Cumps étaie son argument avec un exemple concret. “Imaginez qu’une banque apprenne de ses données que mille clients souhaiteraient acheter le dernier modèle de Land Rover. Elle pourra alors négocier un achat groupé avec le fabricant et obtenir une réduction dont profiteront les clients qui souscrivent un prêt auto chez elle.” Où en sont les banques belges dans l’open banking? Au commencement, affirme Bjorn Cumps.

“Elle y travaillent parce que la directive PSD2 le leur impose. Mais ce serait un risque – et une occasion manquée – si elles se contentaient de respecter leurs obligations légales. Elles négligeraient de créer de la valeur et une situation gagnantgagnant pour le client.” Il subsiste de nombreuses incertitudes quant à la portée réelle de PSD2, remarque Michael Anseeuw.

“La directive porte sur un ensemble limité de données bancaires. Mais comment les banques se comporteront-elles par rapport aux données qu’elles ne sont pas obligées de libérer ? Vont-elles également les mettre librement à disposition, ou vontelles imaginer un modèle payant ? Elles pourraient ainsi développer une relation privilégiée avec les entreprises fintech qui leur achètent ces données. Chaque banque doit identifier la meilleure solution d’un point de vue stratégique.

“FACEBOOK NE VEUT PAS VOTRE ARGENT MAIS VOTRE TEMPS”

Les grandes concurrentes des banques seraient-elles les entreprises technologiques comme Facebook, Apple et Google? “À court terme, je ne le pense pas”, répond Bjorn Cumps, professeur en innovation financière à la Vlerick Business School.
“Les groupes technologiques vont certes proposer certains services financiers réservés aujourd’hui aux banques, mais ce seront des produits simples, comme le virement de petits montants sur leur plateforme, pour éviter que les internautes doivent quitter celle-ci afin de procéder à un achat. C’est moins notre argent que notre temps qui les intéresse. Ne sous-estimez pas non plus la régulation du secteur bancaire. Les entreprises technologiques ne sont pas impatientes de devenir de véritables banques.” 

10/11/2017