La planification financière pour tous

Le plan financier n’est pas réservé à une élite. Tout le monde en a besoin. Ces six experts vous disent pourquoi.

On associe souvent la planification aux grandes fortunes. À tort. Le plan financier aide à concrétiser ses rêves: arrêter plus tôt de travailler, lancer sa propre entreprise, prendre une année sabbatique pour se ressourcer… Il offre en outre une base et une protection lors des événements-clés d’une vie: mise en ménage, achat d’une maison, mariage, divorce, héritage, etc. La question n’est pas de savoir si vous possédez déjà un patrimoine, mais d’identifier les implications financières de chacun de ces événements, et de déterminer ce dont vous avez besoin pour réaliser vos objectifs.

“Tout le monde n’en est pas conscient. Il est grand temps de préciser et de démystifier la notion de planification financière”, affirment nos six experts: Michael Anseeuw (General Manager Retail Bank chez BNP Paribas Fortis), Gaétan Bleeckx (notaire à Saint-Gilles et porte-parole de la Fédération royale du notariat belge), Marc De Ceuster (professeur et Academic Director Personal Financial Planning à l’Antwerp Management School), Pierre Devolder (professeur à l’UCL et membre du conseil académique des pensions), Dieter Haerens (Managing Partner de Harmoney) et Jo Stremersch (partner du planificateur financier indépendant Stremersch, Van Broekhoven & Partners, et responsable du programme Personal Finance Planning à la Flanders Business School de la KUL).

Dieter Haerens (medestichter, Harmoney) © Frank Toussaint

La planification financière est mise à toutes les sauces. Faut-il adopter une définition plus stricte?

Marc De Ceuster: “Il est impossible de donner une définition suffisamment étendue de la planification financière. Fondamentalement, il s’agit d’éradiquer l’illettrisme financier. Les gens doivent comprendre l’impact de leurs choix financiers sur le déroulement de leur vie. Dans ce cadre, les domaines classiques comme la planification du patrimoine, de la retraite ou de la succession ont chacun leur rôle à jour. Toutefois, la planification financière va plus loin encore, puisqu’elle inclut également votre propre philosophie financière. Quelle est votre vision de la vie? Allez-vous encourager vos enfants à se mettre à leur compte ou leur dire qu’il est préférable de chercher un salaire fixe? Aujourd’hui, nous inscrivons rarement ces questions dans le cadre de la planification financière.”

Jo Stremersch: “La planification financière se caractérise également par une réflexion structurée. C’est une manière très pratique d’aborder la constitution, la gestion et le transfert d’un patrimoine. Elle est pertinente pour tout le monde, que vous soyez riche ou non.”

Quelles sont les évolutions sociales qui accroissent l’urgence et la pertinence de la planification financière?

Michael Anseeuw: “Nous serons confrontés à des changements économiques et sociaux profonds au cours des décennies à venir. Nous allons travailler différemment et plus longtemps. Les familles et les générations à venir vivront autrement.Il faut s’y préparer. La planification financière est une manière de prendre encore plus son destin en main, en se posant des questions sur lesquelles nous nous arrêtons trop rarement aujourd’hui.”

Stremersch: “Les particuliers ont simplement besoin d’accompagnement. Ils sont noyés d’informations et de conseils dans tous les domaines possibles. Or, posséder toutes ces informations ne signifie pas qu’ils soient capables de faire les bons choix. Et à ce niveau, on ressent le besoin croissant d’un cadre global et structuré qui apporte un accompagnement dans les décisions juridiques, fiscales et financières.”

Marc De Ceuster (Antwerp Management School) © Frank Toussaint

Prenez votre destin en main

De Ceuster: “N’oubliez pas non plus que notre société s’est considérablement complexifiée. C’est le cas pour la législation, les défis de l’allongement de l’espérance de vie, et les formes de cohabitation. Voyez l’augmentation du nombre de familles recomposées. Les questions posées sont très différentes d’il y a 20 ans! Etil n’est pas évident d’y répondre. Car ces phénomènes touchent les gens à la fois dans leur porte-monnaie et dans leur cœur.”

Dieter Haerens: “On ne peut pas davantage éluder la recherche d’une plus grande autonomie. Dans d’autres domaines de la société, les particuliers occupent une position plus centrale qu’auparavant. Et c’est désormais ce qu’ils attendent pour tous les aspects financiers de leur existence. Il n’est pas nécessaire de transformer tout le monde en spécialistes de la finance, mais il faut aider les gens à mieux saisir l’impact financier de leurs choix. C’est pourquoi je parle de financial life management plutôt que de planification financière. Son importance ne peut que s’accroître. Aujourd’hui, la plupart des gens ne sont confrontés à des questions de planification financière qu’après une première phase de leur carrière, lorsqu’ils envisagent de travailler différemment, ou moins. Ce sont des choix de vie fondamentaux dont il n’est pas toujours possible d’estimer l’impact à long terme. Et les millennials y attacheront encore plus d’importance, car ils opèrent ces choix beaucoup plus tôt.”

Quel est le rapport entre les piliers des pensions et le concept de planification financière?

Pierre Devolder: “L’un ne va pas sans l’autre. Le fait que nous vivions plus longtemps engendre des défis gigantesques, y compris pour notre situation financière personnelle. Les experts des pensions s’accordent sur ce point: nous avons besoin de tous les piliers. Et chacun de ces piliers peut répondre à une nécessité différente. Prenez la pension légale: elle réalise des choses qui sont impossibles à envisager à partir du secteur financier: par exemple la garantie d’un revenu viager indexé.

Prof. Pierre Devolder (UCL) © Frank Toussaint

Nous constatons à cet égard une lacune dans l’offre de produits financiers. Il y a là un paradoxe: jamais un tel nombre de personnes ne se sont entendu dire qu’elles doivent constituer une pension complémentaire, alors que les produits proposés ne correspondent pas suffisamment à cet objectif. Voyez les produits d’assurances: vous n’en trouvez pratiquement aucun qui soit associé à une rente viagère, rente qui vous permettrait de compter sur un revenu jusqu’au décès. Pourtant, un tel produit répond à une réelle nécessité. Du côté des produits, je vois trop peu de solutions complètes pour tout le cycle de la vie de l’individu.”

Stremersch: “On pourrait d’ailleurs manifester davantage de respect pour la pension légale. En un sens, on peut la considérer comme une rente viagère d’une envergure telle que le secteur financier ne peut en offrir aujourd’hui. Nous devons la préserver. Si vous en avez l’occasion, calculez le capital dont vous avez besoin pour pouvoir constituer une rente viagère de ce niveau. Ce sont des montants immenses.”

Devolder: “La plupart des particuliers font ce calcul. À ceci près qu’ils éludent complètement le fait que nous vivons beaucoup plus longtemps qu’autrefois et sous-estiment les implications de l’allongement de l’espérance de vie sur notre situation financière personnelle. Il est indispensable de revoir à cet égard certains aspects de la planification financière. On la réduit trop souvent à une stratégie destinée à accumuler un patrimoine. Mais ce n’est qu’une dimension parmi d’autres. Trop de personnes ne réalisent pas qu’il y aura ensuite une longue phase de consommation du capital. Elles risquent d’être confrontées à des surprises très désagréables plus tard.”

Sa propre maison

Les Belges ne sont-ils pas conscients de la nécessité de la planification financière?

Stremersch: “Nous basons nos analyses sur une espérance de vie pouvant atteindre100 ans. Vous incorporez ainsi une certaine marge de manœuvre pour couvrir le risque lié à une existence plus longue. La plupart des gens sont effrayés quand nous calculons le capital dont ils auront besoin et celui qu’ils doivent encore constituer pour être certains de disposer de ressources financières suffisantes toute leur vie. Et la réalité économique n’aide pas: avec les taux bas actuels, il est encore plus difficile de faire grossir un patrimoine.”

Anseeuw: “L’importance cruciale d’une pension supplémentaire échappe effectivement à trop de Belges. Il est quand même étrange que seul un jeune de 18-30 ans sur cinq cotise pour une épargne pension! Tout le monde devrait le faire. Ouvrir une épargne-pension le plus tôt possible est aussi une forme de planification financière.”

Gaétan Bleeckx : “Il ne faut pas non plus se montrer trop pessimiste. Une grande partie de la population et certainement les jeunes de 25-30 ans sait pertinemment que l’achat d’une maison est la meilleure manière de protéger son avenir. Les jeunes acquièrent un logement de plus en plus tôt, qu’ensuite ils revendront ou donneront en location pour financer un nouvel achat. Simultanément, les notaires reçoivent un nombre croissant de clients qui souhaitent régler leur succession. Et cela aussi, ces derniers le font de plus en plus tôt. En tant que notaires, nous devons parfois les freiner: ils feraient totalement don de leur propre habitation sans s’intéresser aux conséquences!’

Gaétan Bleeckx (notaire à Saint-Gilles, Fédération Royale du notariat belge) ©Frank Toussaint

‘Or, que ferez-vous si vous voulez entrer en maison de retraite à 80 ans, que vous êtes fâchés avec vos enfants et que vous ne pouvez vendre votre maison, alors que vous avez besoin de cet argent? Les gens ne doivent pas penser qu’il est indispensable de prendre des dispositions tout de suite. Le notaire conseille souvent de ne pas se déposséder trop vite. Chaque dossier est différent et chaque client est unique: la planification nécessite un conseil personnalisé et le notaire peut attirer l’attention sur certains aspects méconnus.”

Haerens: “Il faut surtout les convaincre d’évaluer périodiquement leur situation financière. Aujourd’hui, la planification financière intervient à des moments de vie intenses: l’achat d’une maison, un mariage, un décès. Autant de périodes très riches en émotions. Or, il faut pouvoir dissocier la planification financière de ces sentiments. C’est pourquoi un check-up annuel est si important: il crée un réflexe d’anticipation à un moment neutre qui permet de réfléchir le moment venu mais certainement pas trop tôt à des questions pertinentes. De les parcourir avec un conseiller. Et d’anticiper.”

Bleeckx: “Nous n’insisterons jamais assez sur l’importance de cette approche périodique. Il est judicieux de faire un check-up juridique régulier. Les législations évoluent, les gens changent de travail, de logement et de forme de cohabitation de plus en plus vite. Chacun de ces événements apporte une problématique spécifique. Prenez un divorce: il s’accompagne toujours d’un appauvrissement considérable. On n’en a pas toujours conscience. Nous voulons avant tout vivre, sans savoir ce que cela implique pour notre situation financière à long terme.”

Quel rôle la technologie a-t-elle à jouer dans la planification financière?

Haerens: “Autrefois, les analyses de planification financière étaient confiées à des logiciels très complexes. Seul le banquier privé était en mesure de les comprendre. Après quoi il devait tenter de traduire ces analyses en actions concrètes pour le client. Grâce aux évolutions de la technologie, il est aujourd’hui possible de rapprocher cette analyse du client, de faire en sorte qu’elle soit plus compréhensible, au moyen d’une application numérique simple. Ceci dit, la technologie ne remplacera jamais complètement le conseiller. Un robot est incapable de présenter toutes les données de façon à les rendre aisément interprétables, et d’y associer les choix adéquats. La technologie peut reprendre au conseiller les tâches automatisables, afin qu’il ait davantage de temps et un temps de meilleure qualité pour remplir son rôle de conseil.”

Jo Stremersch (Van Broekhoven & Partners) © Frank Toussaint

De Ceuster: “Nous ne devons pas nous cantonner au domaine technique. Il est désormais possible de définir un profil de risque sur la base du comportement de la personne sur l’internet. Et un tel profil s’avère beaucoup plus précis que les questionnaires que l’on remplit soi-même. Les données sont des connaissances. Mais vous devez pouvoir les réduire à l’essentiel.”

Banques ouvertes

Quel sera l’impact de PSD2, la nouvelle directive européenne sur les services de paiement? Fera-t-elle déferler une vague d’innovations sur l’univers de la planification financière?

Anseeuw: “De nombreuses personnes y voient le Saint Graal pour toutes les évolutions à venir. La directive comprend notamment un volet qui permet à la banque de mettre certaines informations à la disposition d’autres parties afin qu’elles développent un meilleur service financier. Les possibilités sont énormes. On peut néanmoins se demander ce qu’il en restera au moment de la mise en œuvre concrète. Ainsi ne sera-t-il pas obligatoire de partager des informations qui ont trait aux portefeuilles de placements et aux comptes-titres. Mais comment un planificateur financier peut-il avoir un impact s’il n’a accès qu’aux comptes d’épargne et aux comptes à vue? La planification financière implique un regard global sur un patrimoine.”

Haerens: “PSD2 a été à ce point déshabillée qu’on peut s’interroger sur son efficacité. En définitive, le client en subira les restrictions et remarquera que les services financiers accusent un retard dans de nombreux domaines de la vie où la numérisation a créé une foule de possibilités supplémentaires. Mais ce n’est pas une situation définitive: nous n’en sommes qu’au commencement! La libéralisation des données financières pour le client ne peut que se poursuivre.”

Prof. Pierre Devolder (UCL) et Michael Anseeuw (BNP Paribas Fortis)

Anseeuw: “PSD2 a surtout le mérite d’encourager le secteur financier à réfléchir sur un modèle de banque ouverte. Si le client autorise le partage de ses informations, cela donnera naissance à de nouveaux modèles économiques et ouvrira des horizons encore insoupçonnés.”

Démocratisations

Quels sont les principaux défis en matière d’éducation financière?

Devolder: “Le défi majeur réside dans la démocratisation. Nous devons chercher à organiser une planification financière pour des gens qui ne s’identifient pas au concept aujourd’hui. Autrement dit, ouvrir la planification financière à beaucoup plus de particuliers et veiller à ce qu’ils continuent à y faire appel toute leur vie. Nous devons également la protéger d’un court-termisme omniprésent.”

De Ceuster: “Au cours des années à venir,la planification financière évoluera avec les changements d’attitude des clients, de législation et de modèles d’affaires. Le monde va se transformer et nous devrons l’aborder différemment. Ceci dit, les êtres humains restent des êtres humains. Et chaque homme, comme chaque conseiller, se raccrochera toujours à ce qu’il connaît le mieux. Cela doit toutefois changer. Nous devons élargir notre regard sur l’ensemble des domaines, afin qu’il soit possible de développer une vision globale indépendamment de toute émotion. Mais c’est un défi gigantesque.”

27/09/2017