La nouvelle technologie échouera sans nouveaux modèles de pensée

Ingénieur civil en mathématiques appliquées et philosophe de formation, Luc de Brabandere (65 ans) est Senior Advisor et Fellow au Boston Consulting Group. Également enseignant à la Louvain School of Management, il est fasciné par l’influence des nouvelles technologies sur notre comportement (de consommateur). Il défend l’idée que la nouvelle technologie offre une infinité de nouvelles possibilités, à condition de revoir nos modèles de pensée.

Les premiers sites d’entreprise qui ont fait leur apparition au début des années 90 se contentaient de copier l’intégralité des rapports annuels papier sur le Web. Une nouvelle preuve que le ” futur ” ne se résume pas à la somme du ” passé ” et d’une ” nouvelle technologie “. Il n’y a dès lors rien d’étonnant à ce que les premières expériences de sites Web aient échoué aussi lamentablement. L’introduction d’une nouvelle technologie exige de nouveaux modèles de pensée. Utiliser de nouvelles technologies avec d’anciens modèles de pensées ne crée qu’une illusion : déception et sentiment d’abandon sont inévitablement au rendez-vous. Voyez l’enseignement en 2013. Les écoles ne peuvent plus ignorer la révolution technologique. Des iPad personnalisés vont-ils remplacer les cours papier ? C’est très possible. Nos élèves vont-ils substituer l’apprentissage numérique à l’apprentissage classique ? Peut-être. Mais, plus important encore, quel sera le rôle du professeur ? Confiez une nouvelle technologie à un professeur adepte d’un ancien modèle de pensée et vous courez droit à la catastrophe. Le professeur doit prendre conscience qu’il n’a plus le monopole de l’information et doit se réinventer. Il ne peut plus se limiter à un transfert d’information classique. Peut-être son nouveau rôle consistera-t-il à apprendre aux élèves à porter un regard critique sur la surabondance d’informations disponibles sur le Web ?

Avons-nous toujours la maîtrise de cette technologie ? Quand nous voyons quelqu’un assis devant sa télévision, nous pouvons nous poser la question : qui programme qui ? Qui contrôle qui ? Vous pensez que vous regardez la télévision, mais la télévision vous regarde et adapte sa grille de programmes en fonction de ce qu’elle découvre. Et qui recherche qui sur Google ? Avant, je lisais le journal et cette information allait directement à mon cerveau. Aujourd’hui, j‘obtiens des informations quand je clique, mais j’en communique autant. Je livre même une partie de mon identité. Ainsi ne sommes-nous plus les maîtres de la technologie, nous semblons en devenir les serviteurs. Heureusement, la technologie n’a pas le monopole dans deux domaines : la créativité et la responsabilité. Heidegger disait : ” la science ne pense pas. ” La technologie non plus. Si votre PC crashe, c’est à vous qu’échoit la responsabilité de le réparer.

La créativité réside dans le cerveau humain. Mais la technologie nous offre la possibilité d’être très créatifs, à condition d’adopter de nouveaux modèles de pensée. L’économie des applications en est un exemple évident. Pourquoi n’est-ce pas Sony qui a inventé l’iPod ? Il y a trente ans, les Japonais avaient lancé un iPod avant la lettre, que l’on attachait à la ceinture, avec des écouteurs dans les oreilles : le walkman. Sony possédait la technologie et les budgets R&D, mais est resté enfermé dans son ancien modèle de pensée. Apple a été créatif et a inventé un support musical capable de proposer une quantité infinie de musique. Autrement dit, une nouvelle technologie offre une infinité de possibilités, à condition de revoir ses anciens modèles de pensée.

04/08/2013