« Une banque doit être active dans le monde entier »

Un chef d’entreprise attend de son banquier local qu’il l’aide à financer ses activités internationales. C’est ce qu’affirme notamment l’entrepreneur Roland Duchâtelet dans un entretien avec Max Jadot, CEO de BNP Paribas Fortis.

Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels sont confrontés les gérants d’entreprise ?

Duchâtelet : « Notre économie a subi une transformation structurelle dans un laps de temps très court. Les entreprises n’opèrent plus sur un marché local, mais dans un monde globalisé où la concurrence est dix mille fois plus intense. Simultanément, internet engendre un bouleversement dont l’impact est comparable à celui de l’invention de l’imprimerie. Chaque entreprise est confrontée à l’immense défi de formuler une réponse à ces deux évolutions. »

Jadot : « Pour le secteur financier et bancaire aussi, il est très difficile de répondre à ces évolutions. Internet a radicalement changé la relation avec les clients ; des Bourses naissent dans le monde entier et le marché de titres est plus rapide que jamais. Nous devons nous adapter à cette nouvelle réalité, tout en faisant preuve de suffisamment de respect pour l’identité des banques. En 2008, le secteur bancaire a échoué dans cette tâche. C’est pourquoi nous sommes toujours à la recherche d’un nouvel équilibre qui nous permettrait d’embrasser ces nouvelles évolutions tout en restant attentifs à la nécessaire stabilité du système. »

Dans un monde globalisé, qu’attend l’entrepreneur de son banquier ?

Duchâtelet : « Le chef d’entreprise veut pouvoir se fier à son banquier habituel pour le déploiement de ses activités internationales. Si je veux développer des activités aux Philippines, il m’est beaucoup plus facile de collaborer avec un représentant de mon propre banquier dans ce pays-là. L’alternative consiste à rechercher moi-même un partenaire dans un pays que je ne connais pas du tout. C’est pourquoi il est regrettable que les régulateurs aient contraint les banques à se replier sur leur marché domestique au lendemain de la crise financière. »

Jadot : « Avec la globalisation, nous devons effectivement tenter de conserver des banques actives à l’échelle mondiale. Pour l’entrepreneur, cela facilite non seulement le financement des activités mais également la gestion de la trésorerie. Il serait problématique, pour les entreprises belges, de ne pouvoir faire appel, pour leurs activités internationales, qu’à des acteurs internationaux qui ne sont même pas présents en Belgique. Dans le contexte actuel cependant, cette représentation mondiale n’est plus évidente. »

Devons-nous évoluer vers le modèle anglo-saxon où le financement par le marché domine largement les crédits bancaires traditionnels ?

Duchâtelet : « Je suis partisan du modèle belge. Je pense en effet que la banque est la partie la mieux placée pour juger de la solvabilité d’une entreprise. Si la banque commet une erreur d’estimation et que le crédit ne peut être remboursé, c’est elle qui en subit les conséquences. Il en résulte une implication beaucoup plus importante. Dans les pays anglosaxons, les banques font surtout office de sas pour le placement d’obligations. Elles portent certes une responsabilité morale, mais celle-ci est moindre que celle d’une banque qui investit son propre argent dans une entreprise. »

Jadot : « Les exigences strictes en matière de fonds propres et de liquidité ne permettent cependant pas aux banques d’assurer seules le financement de tous les types d’entreprises. Le financement d’une start-up est par exemple trop risqué pour être assuré par des dépôts d’épargne. Les fournisseurs de capitalrisque constituent en l’occurrence un partenaire plus indiqué. Les assureurs peuvent jouer un rôle dans l’octroi, au secteur public, de prêts assortis d’une échéance de 30 ans ou plus. Quant aux marchés d’actions, ils peuvent créer de la prospérité en activant les dépôts d’épargne appropriés pour le capitalrisque. Tous ces éléments sont importants. L’absence de l’un de ces maillons a un impact direct sur la croissance économique, l’emploi et la prospérité. »

De nombreuses entreprises se tournent vers la Bourse pour financer leur croissance. Est-ce le meilleur choix pour chaque entreprise ?

Duchâtelet : « Vu la volatilité croissante, la Bourse n’a pas joué pleinement son rôle de source de financement pour les entreprises ces dernières années. Or on crée l’illusion que la Bourse est une possibilité réaliste pour le financement des entreprises, par exemple en créant des Bourses réservées aux starters ou aux entreprises de croissance. Pourtant, ces entreprises n’ont rien à gagner en Bourse. Elles feraient mieux d’attirer du capital-risque. La cotation en Bourse n’a de sens que pour les entreprises qui ont une capitalisation suffisante, avec un volume quotidien de transactions raisonnable. Si ces conditions ne sont pas réunies, le risque d’abus et de manipulation des cours est réel. »

Jadot : « L’Europe a également besoin d’un marché financier propre. La fusion entre Euronext et le New York Stock Exchange n’a pas suscité l’adhésion souhaitée sur le Vieux Continent. Il est logique que l’on soit moins attentif aux besoins du client local en Europe lorsque le centre de décision se trouve à New York. C’est pourquoi l’annulation de la fusion et l’introduction d’Euronext ellemême en Bourse sont une bonne chose. Nous pourrons à nouveau faire appel à une Bourse ancrée en Europe, ce qui ne peut que favoriser le financement du marché. »

Faut-il également développer d’autres instruments pour lutter contre la spéculation ?

Duchâtelet : « Ces dernières années, trop de particuliers et de professionnels ont considéré la Bourse comme un casino où ils pouvaient gagner rapidement de l’argent. Ce n’est toutefois pas le rôle de la Bourse : celle-ci sert à financer les entreprises. C’est pourquoi je plaide en faveur d’une taxe sur les transactions financières. C’est le seul bon impôt sur la fortune : il a une utilité économique, car il freine la spéculation, et il est très aisé à percevoir. »

Jadot : « Cette taxe n’a de sens que si elle est instaurée au niveau mondial et qu’elle remplace les autres taxes. Sans quoi elle pourrait avoir un effet dévas – tateur sur la croissance économique, parce que d’énormes quantités de capitaux reflueraient vers les pays qui n’ont pas instauré la taxe. Pour l’instant, ce type de taxe mondiale me semble très utopique, mais il est important que des gens y réfléchissent. »

Duchâtelet : « Je suis d’accord. »

10/06/2014