Un marché efficient pour une économie dynamique

Un marché financier performant apporte de l’oxygène à l’économie et permet de financer les réponses aux problèmes sociaux. C’est précisément pour cette raison que les régulateurs mettent tout en oeuvre afin d’éviter les excès de ces dernières années. Certes, les nouvelles règles menacent parfois d’enserrer les banques et les entreprises dans un corset trop étroit, mais ces initiatives s’inscrivent dans la quête difficile d’un nouvel équilibre. Nous avons en effet besoin d’un marché financier stable, efficient et transparent. C’est indispensable pour que les investisseurs reprennent confiance.

Entre-temps, la révolution numérique pose un nouveau défi. Vous trouverez ici les conclusions de cinq spécialistes des marchés financiers, chacun sous un angle différent : Steven De Bie (CFO de Besix), Yvan De Cock (Head of Corporate & Public Bank chez BNP Paribas Fortis), Katherine Dior (Head of Primary Market chez BNP Paribas Fortis), Rudi Thomaes (secrétaire général de l’International Chamber of Commerce Belgique) et Peter Sucaet (Head of Strategy & Corporate Planning d’Euroclear).

Pourquoi est-il si important que les marchés financiers soient efficients et bien organisés ?

Thomaes : « Sans marchés financiers efficients, notre économie perd tout dynamisme, parce que de nombreuses entreprises n’ont alors plus accès aux ressources financières nécessaires au développement de nouvelles initiatives. De plus, sans marchés financiers stables, nous nous dirigerions tout droit vers une crise sociale en règle. Notre pays fait face à d’énormes défis : le manque de places dans les écoles, l’énorme besoin de maisons de repos induit par le vieillissement de la population, les gros problèmes de mobilité… Seules, les autorités de notre pays ne pourront pas financer les réponses à ces défis. C’est pourquoi nous avons besoin d’un accès aisé aux marchés financiers, qui ont les moyens d’accélérer les choses. »

De Bie : « On voit déjà de plus en plus de fonds internationaux financer de grands projets d’infrastructure, parfois à un prix de revient très bas. Cela prouve que le marché international contribue au financement de projets qui risqueraient sinon d’être mis au frigo pour une période indéterminée. La globalisation constitue un autre phénomène extrêmement important du point de vue des chefs d’entreprises. Ceci dit, on oublie parfois qu’il reste crucial d’entretenir de bonnes relations avec le banquier du coin. Même dans une économie mondialisée, on a besoin d’un interlocuteur local. »

Quelle contribution une organisation comme l’ICC apporte-t-elle à un environnement de marché stable et sûr ?

Thomaes : « L’International Chamber of Commerce permet une organisation intègre et efficace du marché international de biens et de services. Nous ne nous contentons pas d’imposer des règles internationales : nous disposons également d’un registre de commerce grâce auquel nous cartographions le financement du commerce extérieur. C’est un instrument très utile. Nous avons notamment démontré que les règles imposées aux banques doivent être moins strictes. » De Cock : « Et c’était une très bonne chose. Un marché efficace a besoin d’un cadre réglementaire, mais il ne faut pas verser dans la surrégulation. Ces dernières années, c’était un réel danger : les restrictions ont menacé de mettre un frein aux transactions internationales et ont été néfastes pour notre économie. »

Sucaet : « De telles associations commerciales sont appelées à jouer un rôle de plus en plus important. La réglementation européenne est le résultat systématique d’un compromis entre 28 pays. Elle est de ce fait extrêmement complexe. L’impact de certaines règles sur l’économie réelle est parfois imprévisible. Il faut des organisations qui signalent les excès et les conséquences néfastes des réformes. Ce sera de plus en plus le cas ces cinq prochaines années, et nous obtiendrons ainsi une réglementation acceptable pour tout le monde. »

Mais les marchés financiers ne sont-ils pas déjà devenus trop complexes, et trop interconnectés ?

Dior : « Nous sommes toujours en train de chercher le bon équilibre. La nouvelle réglementation, plus stricte, stimule également cette quête. Le ‘shadow banking’, le système financier ‘parallèle’, en est un bon exemple. Les banques doivent s’y adapter, car il permet le développement de nouvelles formes de financement. Et c’est, naturellement, une bonne chose ; il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Le système financier parallèle est présenté sous un jour défavorable; pourtant, il offre la possibilité de diversifier les sources de financement de l’économie réelle. Nous devons cependant trouver un cadre évitant un transfert non régulé des risques qui se trouvaient au bilan des banques. »

De Bie : « Bien entendu, les marchés financiers doivent rester au service de l’économie réelle, ils ne doivent pas devenir un but en soi. La transparence jouera un rôle-clé à cet égard. Certains produits sont si complexes que de nombreuses personnes ne comprennent plus dans quoi ils investissent réellement. Et c’est l’une des principales causes de la crise que nous avons connue ces dernières années. »

On entend parfois des critiques sur la taille du secteur financier. Est-elle trop importante par rapport à l’économie réelle ?

De Cock : « Le total du bilan des banques s’est aujourd’hui nettement réduit. De nombreuses banques ont cédé une partie de leurs activités alors que de nouvelles mesures limitent les opérations pour compte propre au moyen des dépôts d’épargne. Bien entendu, c’est une évolution favorable. Mais jusqu’où ces limitations doivent-elles aller ? Si on empêche les spéculateurs d’opérer activement, on privera les marchés financiers d’une grande partie de leur liquidité. »

Sucaet : « La taille des marchés financiers est également la conséquence de la mutation de l’économie occidentale à partir des années 70 et 80. Depuis, la part des services a beaucoup augmenté. Et les banques sont finalement de grands prestataires de services qui offrent une forte valeur ajoutée. »

Les marchés financiers ont toujours raison, dit-on. Mais est-ce le cas ? Les émotions ne prennent-elles pas trop vite le dessus ?

Dior : « Au vu de ce qui s’est passé ces dernières années, une seule conclusion s’impose : les marchés financiers n’ont pas toujours raison. Il ne fait aucun doute que le sentiment pousse parfois les marchés financiers trop loin dans une direction donnée. C’est précisément la raison pour laquelle la transparence et l’information sont si importantes. C’est la seule manière de retrouver la confiance des investisseurs, une confiance indispensable pour qu’ils acceptent d’investir dans l’économie réelle. »

Sucaet : « Il ne faut pas sous-estimer le grégarisme des investisseurs. Il a toujours existé, mais les évolutions technologiques semblent l’exacerber. C’est l’une des raisons de la multiplication des krachs : on négocie beaucoup plus par ordinateur. Et une partie importante qui transmet un ordre de vente erroné engendre une réaction en chaîne, les ordinateurs passant automatiquement un grand nombre d’ordres similaires. Un exemple clair de comportement grégaire dangereux. »

Thomaes : « Je trouve aussi qu’il convient d’établir une distinction entre les marchés et les analystes. Lorsque je travaillais pour l’entreprise de télécommunication Alcatel, j’ai vu de près la bulle internet se former. Elle aurait pu être évitée si les analystes avaient mieux fait leur travail et avaient utilisé les calculs appropriés. Nous avons besoin d’analystes critiques, qui publient des rapports à contre-courant. De tels rapports sont déjà apparus au compte-gouttes à l’époque de l’engouement pour l’énergie verte. J’espère que cette tendance se poursuivra. »

Dior : « Naturellement, il faut aussi que les gens prennent le temps de lire les rapports à contre-courant. Des rapports approfondis n’empêcheront pas seuls la formation d’une bulle. Ils ne sont que l’une des pièces du puzzle. »

Les agences de notation peuvent-elles contribuer à un environnement de marché plus stable ? Et parviennent-elles actuellement à assumer suffisamment ce rôle ?

Thomaes : « La crise et les taux bas incitent les entreprises à chercher d’avantage un accès direct aux marchés financiers. C’est naturellement très attrayant, mais ce phénomène présente aussi un inconvénient : les investisseurs ne peuvent plus se baser sur le jugement d’un banquier qui a suivi l’entreprise pendant des années. Il faut lui trouver un substitut, et c’est le rôle des agences de notation. Mais il sera nécessaire de revoir en profondeur leur fonctionnement au cours des années à venir, car ce sont toutes de grandes institutions américaines. Une telle situation me semble malsaine : une diversification du paysage me paraît indispensable. »

De Bie : « Les agences de notation ont un rôle important à jouer, mais elles ne me semblent pas toujours capables de donner l’avis adéquat et de faire une juste estimation des risques. Il est rare que je sois impressionné par leurs analyses. Elles semblent pressées de ranger les émetteurs dans des compartiments et il est ensuite difficile de les en sortir. On peut également s’interroger sur leur indépendance, puisqu’elles sont rémunérées par les entités auxquelles elles attribuent une note de crédit. En ce sens, elles sont à la fois juges et parties. »

Dior : « Naturellement, les entreprises connaissent mieux leurs propres activités que les agences de notation. C’est pourquoi les agences peuvent très difficilement offrir une grande valeur ajoutée par rapport à une évaluation interne. Mais cela ne signifie pas qu’elles soient inutiles. Ainsi, la plupart des grands investisseurs n’adhèreront-ils pas à un projet sans note de crédit sur la table. C’est un fait, il faut l’accepter. D’autant qu’à l’avenir, les investisseurs auront le choix parmi une palette de produits financiers beaucoup plus large, ce qui accroîtra encore l’importance des agences de notation. C’est pourquoi il est important que plusieurs acteurs s’établissent sur le marché. Mais ils doivent alors appliquer les mêmes critères pour que les investisseurs puissent opérer une comparaison. »

L’évolution technologique recèle-t-elle également des opportunités ?

De Cock : « Bien entendu. La technologie a fait son entrée sur les marchés financiers il y a longtemps. Aujourd’hui, il est possible d’acheter et de vendre des titres en quelques nanosecondes. En outre, l’évolution d’Internet entraîne l’apparition de nouvelles initiatives, comme le ‘crowdfunding’. Cette forme de financement alternative offre assurément une plus-value, ne serait-ce que pour tester l’enthousiasme suscité par le produit que vous proposez. Il faut cependant veiller à mettre en place un cadre réglementaire adapté. Ce n’est pas suffisamment le cas aujourd’hui. »

Sucaet : « Ceux qui ont 20 ans aujourd’hui portent un regard très différent sur les banques et leurs activités. Les jeunes sont au fait des nouvelles initiatives comme le ‘crowdfunding’, ce qui laisse à penser que ces possibilités de financement vont encore gagner en importance. C’est une évolution irréversible, porteuse d’une nouvelle dynamique. Je suis convaincu que le financement des PME sera très différent dans 10 ans. »

10/06/2014