Qui a peur du marché?

Ecrivez un article sur un ‘marché de Provence’ et tous vos lecteurs se prendront à rêver. Assortiment varié, possibilité de comparer les prix, produits uniques ou innovants, contacts directs entre l’acheteur et le vendeur, et surtout le sentiment que l’on décide soi-même. Rédigez un article sur les ‘marchés financiers’ et vous susciterez malaise, incompréhension, voire irritation.

Car subitement, il ne s’agit plus de transactions reconnaissables, ‘à taille humaine’, mais d’un Moloch apparemment anonyme qui dirige la vie des épargnants du monde entier. Le petit marché provençal attire la sympathie, les marchés financiers constituent une menace, un lieu de sombres machinations.  Pourtant, les différences sont bien moins nombreuses que vous pourriez le penser. Sur les marchés financiers aussi se rencontrent des demandeurs et des fournisseurs.

En Provence, les fournisseurs montent leur stand et étalent leurs marchandises. Les demandeurs déambulent entre les échoppes, observent les marchandises, posent des questions et achètent – ou pas. Sur les marchés financiers, le kilo de cerises est remplacé par le financement d’un pont, la couverture d’un risque de change, l’acquisition d’une entreprise ou un échange d’actions. Le marché hebdomadaire local devient un marché financier ouvert jour et nuit.   Un accord oral sur un kilo de cerises se transforme en un épais prospectus. Les marchés financiers aussi réunissent plusieurs parties : des personnes qui nourrissent d’ambitieux projets et ont peu d’argent pour les réaliser d’une part, et d’autres qui ont beaucoup d’argent et peu de projets, d’autre part. Sur le marché financier, un fonds de pension pourra par exemple rencontrer un État en déficit budgétaire.

Le fonds de pension dispose de moyens financiers et recherche un investissement capable de lui fournir un rendement intéressant. Un assureur rencontre une entreprise en croissance. L’entreprise cherche des investisseurs pour vendre des actions, alors que l’assureur veut investir ses réserves de manière rentable. Un petit agriculteur rencontre un grand groupe agroalimentaire.

Tous deux sont à la recherche de sécurité financière. L’agriculteur veut un prix minimal pour ses prochaines récoltes, même si les prix du marché tombent très bas. Le groupe agroalimentaire veut limiter le prix maximal qu’il pourrait payer, même si les cours s’envolent.   Chaque fois, ces deux parties – de l’État au petit paysan et du groupe agroalimentaire à l’assureur – profitent de la transaction. C’est également le rôle crucial des marchés : réunir l’offre et la demande, afin que les citoyens, les entreprises et les autorités publiques puissent mettre en oeuvre leurs projets. Et aller de l’avant.

Peter De Keyzer Chef économiste, BNP Paribas Fortis

26/06/2014