Le système financier est au milieu du gué

Le secteur financier poursuit sa mue. Les effets des mesures prises pour le stabiliser après la crise se conjuguent aux évolutions structurelles, qui résultent notamment des progrès technologiques. Quel bilan tirer aujourd’hui, alors que nous sommes à mi-course ? Davantage de sécurité, indéniablement.

Même s’il n’est pas parfait – et ne le sera jamais – le secteur bancaire fonctionne beaucoup mieux que voici 20 ou 30 ans. Les mesures prises pour le stabiliser et pour mieux protéger les intérêts des clients et des contribuables ont commencé à entrer en vigueur. Certains effets sont progressifs. Ainsi, les exigences de Bâle III s’appliqueront dans leur totalité en 2019 et la mutualisation des risques dans la zone euro aura atteint son rythme de croisière en 2025. Nous sommes donc à peu près au milieu du gué, et j’observe nombre d’éléments encourageants. D’abord, les clients restent très fidèles à leur banque. S’ils étaient si insatisfaits des services proposés, ils ne seraient pas à ce point inertes. La technologie leur a apporté une souplesse remarquable : vous pouvez effectuer toutes sortes de transactions depuis un DAB ou de chez vous, le soir, le week-end. De même, la palette de placements disponibles s’est élargie, pour convenir à tous les types de profil.

Fonds communs de placement, produits indexés, produits de gestion active se sont démocratisés. Les emprunts hypothécaires se sont métamorphosés : songez qu’il n’y a pas si longtemps, tous les taux étaient fixes, il n’existait aucune souplesse en matière de durée ou de versements, et les marges réalisées par les banques étaient difficilement justifiables.

Sur le fond, le système financier reste comparable à un système sanguin qui irrigue l’économie, même si la désintermédiation est appelée à s’amplifier – certaines opérations financières ne transitent en effet plus par le canal bancaire. Ainsi, de plus en plus d’entreprises se financent par des obligations d’entreprise (corporate bonds) auxquelles tous les citoyens peuvent souscrire. Le modèle ‘à l’américaine’ s’impose. Avant la crise, on considérait que, grosso modo, un tiers du financement de l’économie passait par les banques aux Etats-Unis, pour deux tiers en Europe. Pour autant, le financement de ceux qui ont des idées, mais pas d’argent, par ceux qui disposent d’une épargne, individuelle ou collective, restera à mon avis largement l’apanage des banques. Elles ont une véritable valeur ajoutée grâce à leur connaissance du monde de l’entreprise, à leurs compétences en matière de gestion des risques et à leur aptitude à les diversifier. Les erreurs révélées par la crise ne doivent en aucune manière conduire à jeter le discrédit sur un métier, seulement sur ceux qui l’ont mal exercé.

Tout progrès entraîne, bien sûr, des risques et des inconvénients : avant Clément Ader et les frères Wright, il n’y avait pas d’accident d’avion! Il faut reconnaître que les nouvelles règles ont entraîné des lourdeurs administratives accrues. Et une difficulté croissante pour se financer à bon compte, car, en l’absence d’instrument infaillible pour distinguer un bon crédit d’un mauvais, des conditions plus strictes s’appliquent à tous. A l’ère de la globalisation financière, le risque de nouvelles crises ne peut être complètement écarté : le risque zéro n’existe nulle part.

Mais la zone euro a balayé devant sa porte ; nous sommes au milieu du gué dans l’assainissement de notre secteur financier. Nous avons donc de facto parcouru plus de 50 % du chemin, car, pour revenir sur nos pas, il nous faudrait d’abord faire demi-tour ! Ce clin d’oeil pour conclure que la crise a forcé le secteur financier à s’amender, et qu’il en sortira moins rentable pour ses actionnaires, plus prudent pour les candidats emprunteurs, plus transparent pour les clients et plus stable pour la collectivité.

Etienne de Callataÿ, Chef économiste, Banque Degroof 

10/06/2014