“Nous sommes dépendants de l’argent facile et bon marché”

Jamais les banques centrales n’avaient injecté autant d’argent dans le système financier. Les banquiers centraux font tout leur possible pour remettre l’économie sur les rails. Ces expériences ne sont toutefois pas sans risque.

Le rendement est chiche. Et quiconque vise un rendement supérieur devra avoir l’estomac bien accroché pour résister aux fluctuations. “Pour autant, les turbulences actuelles ne sont certainement pas exceptionnelles”, estime Werner De Bondt, professeur à la DePaul University de Chicago, l’un des pères fondateurs de la behavioral finance avec Richard Thaler, dans une entrevue croisée avec Philippe Gijsels, stratège en chef de BNP Paribas Fortis. “Les systèmes économiques, financiers et politiques ne sont jamais tout à fait stables. Ils sont une longue succession de bouleversements et de révolutions. Qu’est-ce qu’un cycle économique? Précisément une succession de récessions et de périodes de redressement. En d’autres termes, d’un point de vue historique, la période que nous vivons n’est pas exceptionnelle. Cela dit, plusieurs aspects spécifiques sont inhabituels. Le repli persistant des taux d’intérêt est réellement une grande première. Nous pénétrons donc doucement en territoire inconnu.”

Nous vivons certes à une époque où le banquier central est tout-puissant en apparence, mais après la crise de 2008, les banquiers centraux ont surtout fait montre d’un grand talent d’improvisation

Sommes-nous devenus accros à l’argent facile et bon marché?

Werner De Bondt: “Tout le monde aime les taux d’intérêt bas. Les propriétaires immobiliers, les entreprises voire les administrations veulent pouvoir emprunter au meilleur prix. Dans la mesure où la politique des banques centrales repose depuis longtemps sur la faiblesse des taux, nous y avons développé une dépendance. Et c’est un sérieux problème, car, en créant une telle montagne de dettes, les banquiers centraux prennent un acompte sur l’avenir. Toutes ces dettes devront un jour être remboursées: ce ne sera que plus compliqué lorsque les taux d’intérêt reprendront de la hauteur.”

Philippe Gijsels: “Nous sommes forcés de participer à une course qui mène inévitablement au taux zéro. Dans leur quête de stabilité, les banquiers centraux ont dégainé l’arme des taux trop rapidement et fréquemment ces dernières années. Aujourd’hui, même des taux anormalement bas ne parviennent plus à nous extraire des problèmes. C’est ainsi que plusieurs vagues d’assouplissement quantitatif doivent permettre d’injecter de plus en plus de fonds sur les marchés financiers, de manière à remettre l’économie sur les rails. Les banques centrales mettent réellement tout en œuvre pour éviter une récession. Cependant, les récessions sont parfois nécessaires pour supprimer les excès du marché. Mais nous passons à côté et, ce faisant, nous courons le risque – comme le craint la directrice du FMI, Christine Lagarde – qu’éclatent des bulles spéculatives.”

Philippe Gijsels, stratège en chef de BNP Paribas Fortis

Quelle est la conséquence de cette politique non conventionnelle pour les épargnants et les investisseurs?

Philippe Gijsels: “En injectant massivement des liquidités sur les marchés obligataires, on provoque une hausse des prix des autres actifs également, ce qui accroît la probabilité d’une formation de bulle spéculative. L’investisseur fait face à un choix difficile. D’une part, le liquide est de moins en moins intéressant et l’investisseur est ‘contraint’ d’investir; d’autre part, les investissements sont risqués du fait de la création de bulles. Les marchés boursiers européens, qui capitalisent 11 à 12 fois leurs bénéfices, ne sont certainement pas dans une bulle. Quant à la Bourse chinoise, dont nous nous tenons pour l’instant à l’écart, elle serait réellement dangereuse si elle grimpait de 50% au-dessus de son niveau actuel. Pour autant, certains pans du marché immobilier mondial sont à nouveau survalorisés. Les investisseurs doivent être conscients de la nécessité de tolérer une volatilité accrue pour un rendement potentiellement inférieur. C’est un message difficile à entendre.”

Werner De Bondt: “Auparavant, on attendait des banquiers centraux qu’après l’éclatement d’une bulle, ils limitent l’impact sur l’économie réelle. Ensuite est née l’idée qu’ils devaient percer la bulle pendant sa formation. Désormais, ce sont eux qui gonflent cette bulle! C’est exactement ce qui s’est produit avec les rondes successives d’assouplissement quantitatif. Cela n’illustre que mieux encore l’affolement des banquiers centraux. Nous vivons certes à une époque où le banquier central est tout-puissant en apparence, mais après la crise de 2008, les banquiers centraux ont surtout fait montre d’un grand talent d’improvisation. Bien que les marchés européens ne traversent pas une bulle, ils souffriront beaucoup de la hausse des taux d’intérêt et de l’éclatement de la bulle obligataire. Du fait des niveaux de dettes historiquement élevés et des taux d’intérêt historiquement bas, le risque général d’instabilité financière est réel. Les décideurs économiques ne disposent plus que d’une faible marge de manœuvre. Un nouvel incident inattendu – tel le Brexit, voire moins grave que le Brexit – pourrait profondément perturber des marchés européens et investisseurs déjà nerveux.”

La plus importante menace pour le marché à long terme résiderait dans une perte de confiance des investisseurs dans les actions des banques centrales

Combien de temps la politique d’argent facile et bon marché est-elle tenable?

Werner De Bondt: “Il est presque impossible de prévoir l’éclatement d’une bulle. L’histoire nous apprend que, lorsque d’importants excès se produisent – comme ceux que nous constatons actuellement – la probabilité augmente qu’une importante correction ait lieu dans les deux à cinq ans. Nous avons donc des raisons de nous inquiéter. Car paradoxalement, l’approche actuelle mine la confiance. Tout ira bien tant que les banquiers centraux sont perçus comme des technocrates intelligents et capables de nous sortir de la crise. Mais que se passera-t-il lorsque le public comprendra que leur politique est un fiasco et que les salaires, par conséquent, stagneront longtemps?”

Philippe Gijsels: “D’autant que les investisseurs sont désormais largement conditionnés par la politique des banquiers centraux. Ces 30 dernières années, ceux-ci sont systématiquement intervenus après les crises, poussant les marchés à la hausse. L’implication d’une banque centrale est désormais le signe, pour l’investisseur, qu’il faut à nouveau investir pleinement. Il en va ainsi depuis de nombreuses années et personne ne sait quand cela s’arrêtera. Cela dit, la plus importante menace pour le marché à long terme résiderait dans une perte de confiance des investisseurs dans les actions des banques centrales, précisément parce que cette confiance est importante pour réorienter le marché à la hausse à chaque correction.”

Les épargnants et investisseurs peuvent-ils se protéger?

Philippe Gijsels: “Dans un monde où la volatilité règne en maître, la diversification est de plus en plus importante. L’or et l’immobilier méritent donc leur place au sein d’un portefeuille d’investissements diversifié. Et les investisseurs doivent tenir compte de ceci: même si l’incertitude et la volatilité sont accrues à court terme, les entreprises porteuses de plus-value pour l’avenir ne sont jamais un mauvais investissement.”

25/07/2016
argent facile et bon marché, banques centrales, behavioral, bulle financière, taux bas