Investir au profit de tous

Investir de manière rentable tout en contribuant à un monde meilleur? Cela semble presque trop beau pour être vrai. C’est pourtant l’objectif des investissements socialement responsables. Quatre experts en expliquent les rouages et confrontent leur vision.

Je rêve du jour où je pourrai ne pas simplement présenter à mes clients le rendement financier de leurs investissements, mais également leur en démontrer les retombées sociales positives. Cela représentera un énorme pas en avant pour les investisseurs, les entreprises, et pour toute la société! Car les résultats financiers ne disent pas tout.” Ce discours, Stéphane Vermeire (General Manager Private Banking & Wealth Management chez BNP Paribas Fortis) l’a tenu lors d’un débat avec Christel Dumas (professeur à l’ICHEC Brussels Management School), Carola van Lamoen (Head Governance & Active Ownership chez Robeco) et Steven Serneels (notamment Impact Investor du SI2 Fund et coauteur du livre ‘Allemaal Sociaal 3.0’ (‘Tous sociaux 3.0’)). En se basant sur leur domaine de prédilection respectif, ils discutent de l’investissement socialement responsable (ISR).

Tous les investisseurs ne comprennent pas ce que recouvrent exactement les fonds ISR. Est-ce un problème?

Dumas: “Il faut reconnaître que l’ISR demeure un concept flou. C’est peut-être la raison pour laquelle il est parvenu à survivre, voire à connaître un tel essor. Ce manque de précision constitue surtout un problème pour les banquiers qui conseillent des fonds ISR. Comme il n’est pas simple et univoque, le concept peine à s’imposer auprès des investisseurs particuliers. L’ISR couvre en effet de nombreuses formes d’investissement. Pensez à l’impact investing, à l’investissement éthique et aux investissements ESG. Autant de notions qui viennent brouiller la compréhension de l’ISR! Toutes ces formes d’investissements socialement responsables ont pourtant plusieurs points communs: vision à long terme, prise en compte de toutes les parties prenantes, poursuite d’un rendement financier obje ctif. Cependant, chacun suit une approche différente. Cela peut paraître confus aux yeux des investisseurs.”

Vermeire: “En outre, tous les investissements ISR n’appliquent pas les critères les plus stricts. Il manque donc non seulement une définition commune de l’ISR, mais aussi des critères universels qui établissent ce qu’est et n’est pas un investissement socialement responsable. En l’absence de tels critères minimums, certains acteurs déversent sur le marché des fonds qui se veulent socialement responsables mais dont les critères sont si vagues qu’il ne saurait être question de développement réellement durable. Tout ceci affecte l’image de l’industrie de l’ISR, prend à contre-pied les investisseurs et ne favorise guère le développement de l’investissement durable. C’est précisément pourquoi nous appliquons nous-mêmes des critères très rigoureux, car c’est la seule manière de rester crédible.”

 

Il y a toujours un surcroît de rendement. Même s’il peut ne pas être financier.

Stéphane Vermeire, BNP Paribas Fortis

Serneels: “Des critères stricts sont naturellement indispensables. En fin de compte, néanmoins, tout est question de maturité. Il n’est pas simple de définir des critères tangibles de développement durable. D’importants progrès ont été accomplis en matière d’écologie. Ainsi, les émissions de CO2 sont déjà relativement bien acceptées comme mesure de l’empreinte écologique. Pour d’autres thèmes sociaux, nous ne sommes pas aussi avancés. Selon quels critères pouvez-vous par exemple évaluer l’impact sur la santé? Ou le bien-être au travail? Heureusement, le processus est en plein développement. Tant que nous n’aurons pas prise sur la définition des instruments de mesure, l’ISR restera un concept flou.”

Pourtant, un nombre croissant d’investisseurs se tournent vers les fonds de placement durables. Quels sont les facteurs économiques et sociaux qui assurent la pertinence de l’ISR aujourd’hui?

Vermeire: “On prend conscience un peu partout que la plupart des acteurs économiques ne paient pas en proportion de leur impact réel sur la société et l’environnement. Ce phénomène, du reste, devrait encore s’étendre. De nombreuses entreprises, déjà conscientisées, tiennent compte de leur empreinte écologique, par exemple, et prennent des mesures pour la réduire. Et ces efforts ne profitent pas qu’à la société. Les entreprises qui agissent aujourd’hui seront mieux préparées lorsqu’elles recevront la note de leurs actions sociales et écologiques. Et disposeront par conséquent d’un avantage concurrentiel.”

www.franktoussaint.be,BNK_ronde_tafel_o Stéphane Vermeire, General Manager Private Banking & Wealth Management BNP Paribas Fortiso Carola van Lamoen, Robeco, Hoofd Governance & Active Ownershipo Christel Dumas, Maître Assistante - UFR Finance - ICHEC Brussels Management Schoolo Steven Serneels, Impact Investor (oa SI2 Fund) en co-auteur 'Allemaal Sociaal 3.0'
Carola van Lamoen (Robeco) © Frank Toussaint

Dumas: “Les crises financières successives jouent également un rôle important. Elles ont notamment mis à jour la rupture entre le monde financier et le reste de la société. Le premier semblait évoluer dans sa propre bulle, sans le moindre impact sur l’économie et la société. Or, la crise a démontré l’ampleur des dommages indirects réels. Il ne faut pas sousestimer l’irritation qu’ils ont provoquée. Et j’y vois une chance pour l’ISR: un moyen de renouer le lien entre le monde financier et le reste de la société.”

Serneels: “Le débat sur les écarts de richesse en augmentation ne peut être ignoré. De plus en plus de gens ont le sentiment d’être abandonnés à leur sort. Même Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international, a prévenu voici plusieurs mois que les inégalités croissantes infligeaient de graves dommages à l’économie et à la démocratie. Tôt ou tard, ceux-ci auront un effet sur les rendements économiques et financiers. C’est pourquoi il est si important de pouvoir démontrer que le rendement financier va de pair avec un rendement social, sociétal et écologique à long terme.”

De nombreux investisseurs craignent qu’investissement durable rime avec rendement plus faible. Est-ce exact?

Dumas: “Plus de 200 études ont prouvé que les investissements ISR ne sont ni plus ni moins performants que leurs pendants traditionnels. Ils présentent cependant des risques nettement plus faibles. Ils se fondent clairement sur une vision à long terme. De plus, la sélection des entreprises se base également sur des critères autres que financiers. On a ainsi davantage de chances d’éviter les mauvaises surprises et les risques négatifs majeurs.”

 

Des études ont prouvé que les investissements ISR ne sont ni plus ni moins performants que leurs pendants traditionnels.

Christel Dumas, ICHEC Brussels Management School

Van Lamoen: “Les entreprises plus attentives aux critères de durabilité seront plus performantes à long terme. N’attendez pas de gains rapides des investissements durables, mais un rendement stable et des risques à long terme réduits. On peut donc affirmer que les investissements durables présentent un rapport risques/rendement vraiment plus intéressant.”

Vermeire: “Nous devons mieux encore convaincre nos clients qu’ils n’abandonnent pas de rendement et qu’ils contribuent à un monde meilleur. Car les investissements durables offrent un surcroît de rendement, toujours. Même si celui-ci peut ne pas être financier ou matériel.”

Quel est l’impact actuel de l’ISR?

www.franktoussaint.be,BNK_ronde_tafel_o Stéphane Vermeire, General Manager Private Banking & Wealth Management BNP Paribas Fortiso Carola van Lamoen, Robeco, Hoofd Governance & Active Ownershipo Christel Dumas, Maître Assistante - UFR Finance - ICHEC Brussels Management Schoolo Steven Serneels, Impact Investor (oa SI2 Fund) en co-auteur 'Allemaal Sociaal 3.0'
Christel Dumas (ICHEC Brussels Management School) © Frank Toussaint

Dumas: “Il nous oblige à réfléchir sur le monde financier et à remettre en cause certains acquis. Pour l’instant, je ne vois pas encore de réel impact positif sur la société. Tout d’abord parce que nous sommes incapables de mesurer cet impact. Nous ne disposons pas d’instruments de mesure adéquats. En outre, l’idée d’un impact positif est relativement neuve. Jusqu’à présent, l’ISR se focalisait surtout sur l’exclusion de certaines activités ou l’inclusion de critères socialement responsables. L’idée d’un effet positif n’a été ajoutée à la définition de l’ISR qu’il y a deux ans environ. Elle en est donc toujours à ses balbutiements.”

Van Lamoen: “Je crois vraiment que les actionnaires actifs ont d’ores et déjà un impact réel. Croyez-moi: lorsque des dizaines d’investisseurs visitent la plantation d’un producteur d’huile de palme et l’interrogent sur sa façon d’appréhender la déforestation, les incendies de forêt et leurs conséquences sur la santé de la population, cela fait forte impression. Une telle entreprise prend conscience que les investisseurs s’en préoccupent et qu’il est important qu’elle y soit elle-même plus attentive.”

 

Etape par étape, nous avons déjà appris à accepter de nombreux paradoxes.

Steven Serneels, Impact investor

Vermeire: “L’impact réel de l’ISR s’accroîtra à mesure que ce marché se développera – à condition qu’il conserve des critères stricts, naturellement. Prenez l’approche ‘best in class’, qui consiste à ne prendre en compte, pour des fonds durables, que les entreprises qui obtiennent les scores les plus élevés en fonction de critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). À mesure que le marché de l’ISR atteindra une masse critique, les entreprises ne pourront rester aveugles au poids des critères de durabilité. Car ne pas entrer en considération pour un fonds ISR pourrait avoir un effet négatif immédiat sur le cours des actions et à long terme sur l’image de l’entreprise. Cela accroîtra la pression sur le management et les CEO, et les obligera à accorder davantage d’importance au développement durable.”

Serneels: “Beaucoup de choses sont déjà en cours de changement dans le monde des entreprises. Un homme du calibre de Paul Polman qui annonce sa volonté de réduire de moitié l’empreinte CO2 du groupe de produits de consommation Unilever d’ici à 2022, et ce, tout en doublant le chiffre d’affaires, voilà qui était impensable il y a quelques années. Des modèles crédibles de ce type sont cruciaux pour le développement de l’ISR. Ils prouvent qu’il est possible de concilier rendement financier et durabilité. Il existe aussi de tels modèles dans le secteur financier. Les ‘impact investors’, tels que le SI2 Fund, sont de petits acteurs qui investissent exclusivement dans des entreprises qui développent des produits ou services dont la société tire profit. Ils conçoivent des instruments de mesure afin de rendre tangible l’impact social d’un investissement. Dans ce domaine, ils sont déjà beaucoup plus avancés que de nombreuses grandes institutions financières.”

www.franktoussaint.be,BNK_ronde_tafel_o Stéphane Vermeire, General Manager Private Banking & Wealth Management BNP Paribas Fortiso Carola van Lamoen, Robeco, Hoofd Governance & Active Ownershipo Christel Dumas, Maître Assistante - UFR Finance - ICHEC Brussels Management Schoolo Steven Serneels, Impact Investor (oa SI2 Fund) en co-auteur 'Allemaal Sociaal 3.0'
Stéphane Vermeire (BNP Paribas Fortis) et Carola van Lamoen (Robeco) © Frank Toussaint

Le manque de données chiffrées permettant de cartographier l’impact social n’est-il pas un obstacle au développement de l’investissement socialement responsable?

Dumas: “C’est une étape importante que nous devons franchir. Les entreprises ne publient pas suffisamment de rapports de qualité sur les critères de durabilité. On est encore loin de ce dont les investisseurs institutionnels ont vraiment besoin. Il reste très difficile de se forger une bonne idée de ce qui se fait en matière de développement durable dans une entreprise. Et sans informations de qualité, réaliser une appréciation en phase avec la réalité s’avère complexe.”

Van Lamoen: “Je ne serais pas trop pessimiste. Quand je vois la somme d’informations disponibles aujourd’hui par rapport à ce qui prévalait voici une décennie, la différence est gigantesque. Et naturellement, de nombreuses entreprises pourraient faire beaucoup mieux encore. Ceci dit, ne sous- estimez pas l’impact du nombre croissant d’investisseurs qui nouent un dialogue avec les entreprises et incitent celles-ci à mettre en pratique les principes de développement durable. Il y a dix ans, Robeco était un des pionniers de l’actionnariat actif; aujourd’hui, de nombreux investisseurs institutionnels nous ont emboîté le pas. Nous exigeons souvent la transparence en premier lieu, car c’est le début de tout processus de changement. Naturellement, cela demande du temps. Vous ne pouvez nouer le dialogue avec l’entreprise et vous attendre à ce que tout ait changé le lendemain. Nous devons attendre trois ans pour évaluer le succès de notre dialogue avec une entreprise. Nos clients institutionnels le comprennent. L’actionnariat actif est par définition un processus de longue haleine.”

 

Seul un collaborateur convaincu peut être lui-même convaincant.

Stéphane Vermeire, BNP Paribas Fortis

Vermeire: “Il est indispensable de disposer de davantage d’informations de qualité pour cartographier les efforts des entreprises en matière de durabilité, c’est incontestable. Mais je ne pense pas que le manque d’informations constitue un véritable obstacle pour le client. Le grand défi est surtout de les familiariser avec l’ISR. Et nous avons des arguments forts pour y parvenir: nous ne sélectionnons que les meilleurs élèves de la classe pour nos fonds durables; cette sélection s’effectue selon des critères de durabilité stricts; nous ne faisons aucune concession en matière de rendement dans ce processus. Je suis convaincu que de nombreux investisseurs sont prêts à adhérer à cette philosophie. Néanmoins, il faut informer un plus grand nombre d’investisseurs particuliers des tenants et aboutissants de l’ISR, tout comme nous devons mieux impliquer nos propres collaborateurs dans ce processus. Car seul un collaborateur convaincu peut être lui-même convaincant.”

Quels sont les principaux défis à relever pour convaincre les investisseurs de la plus-value de l’ISR?

Dumas: Il faut les persuader d’accepter un paradoxe. Car l’investissement socialement responsable poursuit deux objectifs contradictoires: d’un côté, la maximisation des bénéfices; de l’autre, un impact positif sur la société. Ces idées suivent une logique totalement différente. Et c’est là que réside la beauté de l’ISR: on ne peut le simplifier. On ne peut le ramener à l’un ou l’autre principe, car ce ne serait plus un investissement durable.”

www.franktoussaint.be,BNK_ronde_tafel_o Stéphane Vermeire, General Manager Private Banking & Wealth Management BNP Paribas Fortiso Carola van Lamoen, Robeco, Hoofd Governance & Active Ownershipo Christel Dumas, Maître Assistante - UFR Finance - ICHEC Brussels Management Schoolo Steven Serneels, Impact Investor (oa SI2 Fund) en co-auteur 'Allemaal Sociaal 3.0'
Steven Serneels, Impact Investor © Frank Toussaint

Serneels: “Étape par étape, nous y parvenons. Nous avons déjà appris à accepter de nombreux paradoxes: que flexibilité et efficience en matière de coûts ne s’excluent pas; que la qualité peut mener à une baisse des coûts. Comment y sommes-nous parvenus? En utilisant la vision à long terme comme levier. Les investisseurs doivent être prêts à adopter un horizon d’investissement plus long. Ces trois dernières années, on a attiré massivement les ménages vers la Bourse en leur promettant des rendements élevés à très court terme. Nous n’investissons plus dans des entreprises mais dans des actions d’entreprises, ce qui est très différent. Des actions sur lesquelles nous voulons réaliser des bénéfices le plus vite possible. C’est néfaste pour l’économie et pour la société tout entière.”

Dumas: “Nous envoyons un mauvais message depuis des années, c’est vrai. Et il ne faut pas seulement en faire le reproche au monde financier: les universitaires doivent reconnaître leurs torts. Pendant des décennies, nous avons professé que le prix d’un bien ou service était le seul baromètre de sa valeur économique. C’est totalement dépassé! Car le prix ne fournit aucune information quant à la valeur sociale ou sociétale d’un bien ou service. Il est donc impossible d’intégrer toutes les formes de valeur dans un prix unique. Cela ne suffit plus dans le monde actuel.”


Autrement et mieux

p8-13-coverboek-allemaal-sociaal_coverplatLes entrepreneurs peuvent-ils sauver le monde? C’est la prémisse du livre “Allemaal Sociaal 3.0”. Pour cet ouvrage, le journaliste Filip Michiels s’est entretenu avec Steven Serneels, Piet Colruyt, Johan Moyersoen et Marieke Huysentruyt. Ensemble, ils sont partis en quête de firmes visionnaires, d’entrepreneurs sociaux inspirants et de modèles de gouvernance innovants, en Belgique et chez nos voisins. Un livre rempli d’idées et d’histoires de personnes à l’expertise et au parcours très variés, mais qui nourrissent une vision commune du futur: il est possible, et même indispensable, de faire autrement et mieux.

Ndlr : Ce livre n’est actuellement pas encore disponible en français.