Le développement durable ne peut se limiter à des mesures cosmétiques

Ce n’est pas parce qu’une entreprise est neutre en CO2 et peut produire quelques certificats qu’elle est durable, estime le banquier Peter Vandekerckhove. Le professeur Luc Van Liedekerke approuve: “Les entreprises doivent réfléchir au rôle qu’elles peuvent jouer dans les problèmes sociaux.”

J’étais à Shanghai cet été: toutes les motocyclettes y roulent à l’électricité ou au gaz”, raconte Luc Van Liedekerke, professeur à la KULeuven et à l’Universiteit Antwerpen/Antwerp Management School. “Parfois, il faut jouer la carte de la durabilité parce qu’il est impossible de faire autrement. La qualité de l’air constitue déjà un problème gigantesque à Shanghai.” “Pollution, croissance démographique, pénurie de matières premières: on attend également des entreprises qu’elles adoptent un comportement responsable”, approuve Peter Vandekerckhove, administrateur délégué de BNP Paribas Fortis. “Les gens veulent retrouver de la tranquillité d’esprit et de la confiance.”

Comment les banques les y aident-t-elles?

Van Liedekerke: “En tant qu’intermédiaire financier, une banque peut influencer les domaines dans lesquels l’argent sera investi dans 20 ans. Pensez aux prêts verts ou encore aux investissements socialement responsables (ISR). Une banque peut véhiculer cette vision auprès de ses clients et travailleurs, et montrer ainsi la place qu’elle veut occuper dans la société.”

Est-ce l’essence d’une banque durable?

Van Liedekerke: “Pour être durable, une banque doit avant tout survivre, ce qui nécessite un bilan sain et des réserves de capitaux suffisantes. En ce sens, il est bon que les activités bancaires classiques aient regagné en importance. Avant la crise financière, la branche banque d’affaires avait trop de pouvoir parce qu’elle apportait la majorité des bénéfices. La crise financière n’est pas née dans les agences bancaires belges à cause de particuliers qui n’ont pas remboursé leurs crédits.”

La crise a-t-elle affecté la relation durable du Belge avec son banquier?

Van Liedekerke: “Les Belges ont toujours confiance en leur banquier local. Celui-ci ne peut cependant pas mettre à mal cette confiance, par exemple en écoulant auprès de ses clients des ‘produits du mois’, comme cela a parfois été le cas.”

 

La société est très sévère avec les entreprises qui adoptent des comportements irresponsables.

Peter Vandekerckhove, BNP Paribas Fortis

Vandekerckhove: “C’est simple: si nous n’avons pas la confiance des gens pour qui nous travaillons, des gens qui travaillent pour nous et de la communauté qui nous entoure, nous perdons l’accès aux clients, au capital et au marché du travail. C’est pourquoi nous devons faire preuve de transparence, respecter toutes les réglementations, mettre en oeuvre une politique de rémunération neutre et proposer des produits simples qui répondent aux souhaits de nos clients et dont ils ont réellement besoin. Pour résumer, nous devons être fiables à tous les niveaux. Nous investissons dans cette relation durable. Avec un objectif: nous positionner au centre de la société. C’est pourquoi le travail de notre fondation et la collaboration que nous avons instaurée avec plusieurs universités sont si importants. La durabilité est intégrée dans notre politique du personnel comme dans notre stratégie commerciale.”

Oseriez-vous qualifier BNP Paribas Fortis de banque durable?

Peter Vandekerckhove, BNP Paribas Fortis © Frank Toussaint

Vandekerckhove: “Non. Aucune banque ne peut revendiquer cette appellation aujourd’hui. Diffuser la philosophie du développement durable auprès de tous les collaborateurs est un travail de plusieurs années. Le pire que nous puissions faire est d’affirmer que nous sommes parfaits dans tout ce que nous faisons! En tant que plus grande banque du pays, nous devons cependant montrer la voie. Bientôt, le premier produit qui sera proposé à celles et ceux qui surfent sur notre site web ou entrent dans une agence sera durable. En matière d’investissement, il s’agira par exemple d’un fonds ISR.”

Van Liedekerke: “C’est une excellente nouvelle. Car le succès des investissements socialement responsables ne viendra pas de clients qui les demandent eux-mêmes auprès de leur banque. C’est un marché tiré par l’offre.”

Il reste beaucoup de travail à accomplir, semble-t-il. Si l’on en croit une enquête de BNP Paribas Fortis, la moitié des clients de Private Banking n’ont jamais entendu parler de l’ISR!

Vandekerckhove: “Je préfère voir le verre à moitié plein: la moitié d’entre eux en ont déjà entendu parler… Le marché de l’ISR a grandi d’un facteur dix ces six dernières années. Chez BNP Paribas Fortis Private Banking, nous avons déjà 5 milliards d’euros investis dans l’ISR, c’est en pourcentage le double des autres acteurs du marché en Belgique. Nous allons également ouvrir cette gamme de produits à tous les clients et continuer à la développer.”

Van Liedekerke: “J’aime faire la comparaison avec la sécurité au travail. Voici 30 ans, personne ne s’en souciait; aujourd’hui, c’est une obsession. Les compagnies d’assurances ont joué un rôle crucial dans ce phénomène, parce qu’elles ont commencé à associer leurs primes au nombre d’accidents de travail. Désormais, porter un casque de sécurité sur un chantier est une évidence. On pourrait assister à une accélération similaire dans le secteur financier.”

 

Il ne faut pas acheter de produtis ISR parce qu’ils sont éthiques; mais parce que ce sont de bons investissements.

Le professeur Luc Van Liedekerke

Comment voyez-vous concrètement les choses?

Van Liedekerke: “Je prévois que, d’ici 10 ans, les critères ESG (qui mesurent l’impact d’une entreprise sur l’environnement et la société, ainsi que la qualité de sa gouvernance, NDLR) seront généralisés. Ils permettent de déceler des risques qui ne figurent pas dans les informations financières. Les scandales, tel celui des logiciels truqués dans le secteur automobile, coûtent énormément d’argent. Ils ont menti sur les émissions réelles de CO2 des moteurs afin de répondre aux exigences des clients. Cela peut prendre des années, mais une telle bombe à retardement finit toujours par exploser.”

Vandekerckhove: “La société est très sévère avec les entreprises qui adoptent des comportements irresponsables. Les clients finissent toujours par renoncer aux produits d’entreprises qui ne sont pas suffisamment transparentes; les investisseurs les quittent et les meilleurs talents ne se portent plus candidats.”

Van Liedekerke: “Les aspects économiques et de transformation des valeurs ne sont pas dissociables. À mes yeux, il ne faut pas acheter de produits ISR parce qu’ils sont éthiques, mais parce que ce sont de bons investissements.”

Vandekerckhove: “Absolument. Si ce n’est que durable, cela n’a aucun intérêt! Le rendement des produits ISR est au moins aussi bon que celui des ‘investissements normaux’. L’écart se creusera, cependant, car les entreprises qui négligent les critères ESG courent de grands risques et, en définitive, en paieront le prix.”

Les entreprises peuvent faire correctement les choses mais pas forcément les choses correctes…

Le professeur Luc Van Liedekerke © Frank Toussaint

Van Liedekerke: “Les entreprises doivent réfléchir au rôle qu’elles peuvent jouer dans les problèmes sociaux. Le géant des produits de consommation Unilever a par exemple changé de stratégie pour répondre à des questions liées à la santé. Aujourd’hui, il tient davantage compte de la teneur en sucre et en sel de ses produits, afin d’aider les consommateurs à vivre plus sainement.”

Le développement durable ne risque-t-il pas de se muer en un phénomène de mode? Peu d’entreprises se targueront de ne pas être durables…

Vandekerckhove: “La durabilité ne doit pas se résumer à un discours ou à des mesures cosmétiques. Ce n’est pas parce qu’une entreprise est neutre en CO2 et peut produire quelques certificats qu’elle est durable. Cela vaut également pour nous. Il s’agit d’une conviction profonde qui s’exprime dans tout ce que nous accomplissons en tant que banque au sein de la société. Nous ne devons pas trop communiquer à ce propos, mais simplement agir.”

Van Liedekerke: “Excellent! Les employés de mon agence bancaire me regardent encore avec des yeux ronds lorsque je les interroge sur leur vision de la durabilité. On constate souvent que ce thème est très présent au niveau de la direction, mais que les réseaux d’agences n’ont aucune idée de ce dont il s’agit.”

Vandekerckhove: “Il faut donner du temps au temps. Nous venons de loin. Voici cinq ans, ce sujet n’était jamais abordé dans les interviews. À l’époque, il fallait savoir quel bénéfice la banque pensait réaliser. Nous nous trouvons dorénavant à un point charnière. Et bientôt, il sera essentiel de s’occuper de développement durable.”

20/10/2016
développement durable