Investir dans un monde meilleur

Les investissements durables ont le vent en poupe. Pour autant, de nombreux investisseurs se posent des questions quant à cette classe d’actifs. Pour y répondre, ces cinq experts ont accepté de partager leur vision.

Jusqu’il y a peu, les investissements socialement responsables (ISR) étaient encore méconnus de la majorité des investisseurs. Depuis, le marché des ISR a opéré une percée spectaculaire. En 1999, ces fonds comptabilisaient environ 11 milliards d’euros d’actifs sous gestion. Dix ans plus tard, ils en étaient à 53 milliards d’euros et, à la fin de 2014, à 127 milliards d’euros, selon les données fournies par le bureau d’enquêtes Vigeo. De plus en plus d’investisseurs ne se laissent plus guider uniquement par des critères financiers dans leur processus décisionnel. “La performance des investissements durables n’a certainement rien à envier à celle de leurs homologues traditionnels. En outre, ils offrent beaucoup plus de stabilité à long terme.” Telle est la conclusion de nos experts, Guy Janssens (Senior SRI Fund Specialist chez BNP Paribas Fortis), Frederik Meheus (responsable de la commercialisation pour le gestionnaire de fonds européen BlackRock), Herwig Peeters (directeur du Forum Ethibel), Luc Van Damme (CFO du diocèse d’Anvers) et Virginie Xhauflair (professeur titulaire de la Chaire Baillet Latour en “philanthropie et investissement social”).

Entrée dans le langage commun, l’expression “investissement durable” a de nombreux synonymes. Que recouvre-telle exactement?

Virginie Xhauflair: “Lorsqu’on parle d’investissements socialement responsables, on vise les placements qui ne sont pas exclusivement sélectionnés sur la base de critères financiers. Le processus de sélection s’est élargi et englobe aujourd’hui des critères éthiques, sociaux et de durabilité. Sur ce principe, tout le monde est d’accord. Mais cette définition est tellement large qu’elle autorise une multitude de points de vue et d’interprétations. Par exemple, on confond souvent investissement durable et placements éthiques; or, ces expressions ne sont pas synonymes. Un investisseur éthique va par exemple prendre en compte la bonne gouvernance de l’entreprise, tandis qu’un investissement durable place surtout l’accent sur l’impact social.”

Frederik Meheus: “C’est là que le bât blessait dans le passé. Avec ces définitions différentes, il était très difficile de trouver un dénominateur commun et de développer des produits susceptibles d’intéresser un large public. Aujourd’hui, on se retrouve encore confronté à de nombreuses visions divergentes, mais l’intérêt des investisseurs individuels a considérablement augmenté. Cela facilite grandement les choses lorsqu’il s’agit de préparer une offre de produits appropriés.”

Herwig Peeters: “On ne peut échapper au fait qu’il existe une variété d’approches. Pensez à l’exclusion de secteurs controversés, à la sélection positive des meilleurs éléments dans un secteur donné, à l’adéquation de certaines activités avec les traités internationaux, à l’approche thématique qui vise certains défis sociaux spécifiques. Sans même parler du concept de community investing, d’impact investing, d’actionnariat militant ou de l’intégration des critères ESG (“environnement, société & gouvernance”, NDLR). En réalité, le fait que différents investissements socialement responsables portent la même dénomination générique n’est pas en soi un véritable problème, car chaque approche a ses avantages. La seule exigence réelle réside dans la nécessité de faire toute la transparence sur ce que recouvre le concept.”

Boîte noire

Il n’existe pas de définition unique des investissements durables, et chaque institution peut en donner sa propre interprétation. Est-ce un problème en termes de transparence?

Guy Janssens: “Les investisseurs n’acceptent plus de se retrouver face à une ‘boîte noire’ dont personne ne connaît le contenu. La transparence est donc devenue très importante. Nous avons déjà parcouru un long chemin; pensez à la directive MiFID, qui prévoit certaines obligations d’information des clients. De même, il est de la responsabilité d’un fonds d’investissement de démontrer qu’il est réellement durable.

Les investisseurs qui optent pour un fonds sur le thème de l’eau partent du principe qu’ils investissent essentiellement dans ce secteur. Toutefois, ce n’est pas toujours le cas. Lorsque nous recommandons un fonds durable sur le thème de l’eau et de l’énergie, nous voulons que les entreprises sélectionnées dans le portefeuille consacrent au moins la moitié de leurs activités à ces secteurs. Les investisseurs doivent avoir cette garantie.”

Virginie Xhauflair: “C’est une erreur d’exiger de la transparence uniquement de la part des banques. Les entreprises qui font appel au soutien financier des fonds durables doivent, elles aussi, être suffisamment transparentes par rapport à leurs activités. Sur le plan du reporting, qui reste la base d’une analyse claire des critères de durabilité, il reste du pain sur la planche. D’un point de vue qualitatif également, l’information laisse souvent à désirer. Heureusement, le succès croissant des investissements durables permet d’être optimiste. Si les banques accordent davantage d’importance aux critères ESG et les évaluent de manière plus approfondie, les entreprises devront évoluer dans le sens d’un reporting plus transparent. Dans ce domaine, elles ont beaucoup à apprendre des entreprises sociales, qui ont moins facilement accès aux moyens financiers mais qui savent comment cartographier leur véritable impact social.”

Frederik Meheus: “L’évolution vers plus de transparence suit son cours. Les factsheets de nos fonds durables comptent déjà plusieurs paramètres mesurant clairement la durabilité. Un bel exemple: la mesure des émissions de CO2 avec une indication des résultats obtenus. Le nombre de brevets ‘verts’ déposés par une entreprise peut aussi être un paramètre important. Ces mesures rendent l’impact plus concret et compréhensible pour le Belge moyen. En réalité, c’est toute l’industrie des fonds – en collaboration avec des institutions indépendantes et des agences de rating – qui devrait s’accorder pour définir les paramètres devant à tout prix être communiqués. Cela est désormais possible grâce aux avancées technologiques. L’analyse des Big Data permet, à grande échelle, de passer les entreprises au crible afin d’évaluer à la fois leur impact positif et leurs résultats financiers. Cette démarche déboucherait sur une transparence accrue et permettrait de combiner objectifs de durabilité et rendement financier.”

L’offre et la demande

Les investissements durables ont la cote depuis plusieurs années. Comment expliquer cet engouement?

Frederik Meheus: “La jeune génération est convaincue de la nécessité d’opérer des changements positifs si nous voulons rendre notre monde plus vivable. Les institutions financières se retrouvent face à des clients qui ont une vision claire de la manière dont ils veulent composer leur portefeuille. Ce n’est pas un hasard si les grandes institutions ont désormais des managers RSE à temps plein, dont le travail consiste à tracer les lignes directrices des nouvelles stratégies. Il ne faut certainement pas sous-estimer cet impact.”

Herwig Peeters: “En fin de compte, c’est l’offre qui domine le marché. Si les banques proposent plus de produits d’investissement durables, elles en vendront automatiquement davantage. L’offre crée la demande.”

Guy Janssens: “C’est pourquoi il est tellement important que les grandes institutions financières prennent l’initiative. BNP Paribas Fortis a lancé en 2011 une première campagne axée sur les investissements durables à grande échelle. Depuis, nous enregistrons une hausse annuelle d’au moins 140%. Nous avons aujourd’hui 20.000 clients qui ont structuré leur patrimoine exclusivement sur la base d’investissements durables. Une autre partie investit de manière occasionnelle dans des fonds thématiques, pour miser sur certains défis spécifiques comme la pénurie d’eau et les énergies alternatives.”

Les autorités ont-elles un rôle à jouer pour encourager les investissements durables?

Virginie Xhauflair: “S’il est un grand défi qui attend le monde des ISR, c’est bien le renforcement de leur légitimité. Les autorités pourraient y contribuer en créant un cadre de référence. Il s’agit de donner une définition et de fixer des critères, mais aussi de mettre en place des mécanismes de screening, de suivi et de contrôle. L’objectif d’un tel cadre est d’éviter qu’un scandale vienne nuire à la crédibilité de l’ensemble de l’industrie.”

Travail des mineurs et commerce d’armes

Luc Van Damme: “Les autorités ont encore beaucoup à faire pour encourager la durabilité auprès des entreprises. Il faut aussi lutter contre la pauvreté. Dans notre société, de nombreux citoyens accordent trop peu d’importance à l’éthique, tout simplement parce que leur principale préoccupation est de subvenir à leurs besoins de base. Si les individus pouvaient économiser davantage, ils seraient plus intéressés par les investissements durables. Parallèlement, les autorités doivent prendre davantage de mesures pour assainir les marchés financiers. La volatilité que nous connaissons actuellement est une conséquence directe de la spéculation à court terme. Cette situation déstabilise les bourses et entre en contradiction flagrante avec les principes de durabilité. La mise en place d’un cadre légal très strict pour les vendeurs à découvert (shorters) et de pénalités fiscales sur les plus-values réalisées à court terme serait déjà un pas dans la bonne direction. Même si ce n’est pas suffisant.”

Qu’attendent les investisseurs des placements durables?

Luc Van Damme: “En tant qu’institution religieuse, nous gérons les fonds récoltés dans une certaine optique et avec des attentes claires. Il en résulte un profil d’investissement défensif. Nous avons des accords précis avec notre banque pour exclure certains types d’activités. Par exemple, nous refusons d’investir dans les entreprises impliquées dans le travail des enfants, le commerce d’armes, la pollution. L’approche des fonds thématiques nous intéresse également, car il est important de veiller à l’avenir de notre planète. En fait, nous travaillons avec la banque sur le principe d’une gestion discrétionnaire: nous avons des accords clairs et précis, et les analystes font leur travail à l’intérieur de ce cadre.”

Guy Janssens: “Le temps où la durabilité ne jouait un rôle qu’auprès d’un petit nombre d’investisseurs est révolu. Les principes ESG trouvent de plus en plus écho dans le vaste univers de l’investissement. Avant 2008, on sélectionnait des actions, des obligations et des fonds d’investissement en fonction des résultats financiers des entreprises. Depuis, même les gestionnaires de fonds traditionnels intègrent des critères de durabilité dans leur processus décisionnel. Cela permet de tester la vision à long terme des entreprises et de compléter l’analyse purement financière.”

Moyens de pression

Quel est l’impact des fonds durables sur l’économie réelle?

Guy Janssens: “À mesure que les fonds ISR gagnent en importance, les entreprises se pré – occupent davantage des critères ISR. Pour elles, c’est la seule manière de pouvoir faire appel aux capacités financières des fonds durables. Mais également un moyen de pression qu’il ne faut pas sous-estimer si nous désirons que les entreprises s’engagent pleinement. C’est précisément pour cette raison qu’il est important de ne pas exclure trop vite certains secteurs. Il est évident qu’un domaine comme l’industrie de l’armement n’a pas sa place dans une offre d’investissements durables. Pour le secteur de l’énergie, la situation est tout autre.

Bien entendu, il s’agit d’une activité polluante, mais nous voulons encourager ces entreprises à polluer moins. Si nous excluons d’emblée les producteurs d’énergie de l’univers des investissements durables, nous perdons nos moyens de pression et nous leur laissons carte blanche. Prenez Royal Dutch Shell: auparavant, c’était une société essentiellement pétrolière. Aujourd’hui, 60% de sa production provient de l’extraction de gaz, moins polluante. L’impact est donc bien réel.”

Herwig Peeters: “Il ne faut pas sous-estimer l’influence de la prise en compte des critères ESG par les grands investisseurs institutionnels. Le mouvement est en route. Les critères ESG feront bientôt partie intégrante du processus de sélection des actions, au même titre que les critères financiers, y compris pour les fonds d’investissement classiques. Ainsi, les critères de durabilité gagnent progressivement du terrain sur l’échiquier des placements traditionnels. Les fonds durables ne perdent pas pour autant leur utilité, car ils possèdent toujours une longueur d’avance sur les fonds traditionnels, en excluant certaines activités ou en sélectionnant uniquement les meilleures entreprises de leur secteur. Dans ce domaine, ils placent toujours la barre plus haut que les fonds traditionnels.”

L’univers des fonds durables est par définition plus limité que celui des fonds traditionnels. Ces limites ont-elles un effet sur le rendement?

Herwig Peeters: “C’est le dogme classique, mais il est aujourd’hui totalement dépassé. De nombreuses études ont en effet démontré que les investissements durables offraient le même rendement – parfois même un rendement meilleur – que les investissements traditionnels. Il faut bien entendu comparer ce qui est comparable. Cela n’a pas beaucoup de sens de comparer des fonds durables avec, par exemple, des investissements spéculatifs.”

Vision à long terme

Guy Janssens: “Même en cette période de grande volatilité, les fonds durables offrent un rendement intéressant. La sélection des actions basée sur des critères durables, couplée à une analyse financière approfondie, a fait ses preuves en tant qu’approche globale. La performance d’un indice élargi aux actions durables ne devrait pas être inférieure au S&P500, qui rassemble les grandes actions américaines. Au contraire. Ainsi, les fonds thématiques – qui se consacrent notamment au réchauffement climatique, à la pénurie d’eau et à la recherche d’énergies alternatives – représentent une belle opportunité d’investissement. Ces entreprises sont moins sensibles au contexte économique actuel parce qu’elles développent une vision résolument axée sur le long terme.”

Frederik Meheus: “Nous devons oser changer d’orientation. Le problème n’est pas d’obtenir des rendements plus élevés avec les investissements durables. Le fait qu’un fonds durable réussisse à produire à la fois un rendement financier et un impact positif sur la société constitue déjà en soi une importante plus-value.”

Luc Van Damme: “Par ailleurs, il serait déraisonnable de comparer le rendement des fonds durables avec celui des fonds traditionnels sur une période d’un ou deux ans. Cela va totalement à l’encontre de la vision à long terme inhérente aux investissements durables. Une entreprise qui ne se préoccupe pas d’écologie peut éventuellement engranger de meilleurs résultats à court terme. Mais il se pourrait tout autant qu’elle ait disparu quelques années plus tard.”

14/10/2015