Pas de richesse sans risque

Malgré les taux bas, les Belges continuent de placer un montant record sur leurs comptes d’épargne. Comment activer cette manne? Plusieurs poids lourds du monde de l’entreprise confrontent leurs réflexions.

La Belgique est un pays où l’on préfère éviter les risques. À terme, cette attitude fait peser une hypothèque sur notre prospérité. Car sans risque, il n’y a ni capital-risque ni entrepreneuriat. Or, une économie a besoin de capital-risque et d’entrepreneuriat pour prospérer et créer de la richesse. “Nous ne pouvons réduire le débat de l’activation de l’épargne aux petits épargnants individuels. Tout est lié. Il faut également s’intéresser au rôle des pouvoirs publics, qui doivent non seulement appeler à investir mais aussi mettre la main à la poche. Ainsi qu’à la fonction des banques dans une économie où tout évolue très vite.” Tel est le point de départ d’un débat entre poids lourds du monde de l’entreprise. Un débat consacré, donc, à l’activation de l’épargne. Autour de la table: Didier Beauvois (Head of Corporate Banking chez BNP Paribas Fortis et membre du comité de direction), Michel Delbaere (CEO de l’entreprise de légumes surgelés Crop’s et ancien président du Voka), Jurgen Ingels (créateur du fonds de capital-risque SmartFin suite à la vente de son entreprise technologique Clear2Pay) et Annie Vereecken (fondatrice du laboratoire Medhold et grande investisseuse dans les entreprises biotechnologiques flamandes). Le débat est dirigé par Peter De Keyzer, ex-économiste en chef de BNP Paribas Fortis et cofondateur du bureau de conseil Growth Inc.

 

Notre tâche ne consiste pas à transformer des épargnants prudents en investisseurs téméraires. La mission des banques est différente.

Didier Beauvois, BNP Paribas Fortis

L’épargne dort en Belgique, elle ne produit rien, en tendon souvent. Ce n’est naturellement pas vrai, puisqu’une grande partie de cette épargne est prêtée par les banques et reflue ainsi vers l’économie. Cependant, les Belges ne sont guère disposés à prendre des risques avec leur épargne. Manifestement, le capital-risque leur fait peur. Dans d’autres pays, on y est beaucoup plus enclin. Comment expliquer ce phénomène? Faut-il y voir une différence culturelle?

Ingels: “En Belgique, on nous inculque dès le plus jeune âge l’importance d’économiser pour plus tard. Auparavant, lorsqu’on plaçait de l’argent sur un compte d’épargne, on recevait des timbres qui permettaient d’acheter de beaux livres sur la nature. Cette idée constitue une part importante de notre éducation et reste très présente dans notre inconscient. En outre, le compte d’épargne offrait jadis des taux d’intérêt relativement attrayants. Pendant longtemps, il n’a pas été nécessaire de rechercher une autre voie. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous y tenons toujours autant, malgré les taux bas.”

Annie Vereecken

Vereecken: “Cette aversion au risque est également liée à la zone de confort dans laquelle végètent de nombreux Belges et qui ne les incite guère à prendre des risques. Ce principe s’applique aux investisseurs mais aussi aux entrepreneurs. Quelle que soit la manière dont on aborde la question, notre pays compte beaucoup de citoyens qui bénéficient d’un certain confort et ne ressentent donc pas la nécessité de courir des risques.” Delbaere: “Il faut citer en outre l’enseignement. Combien de gens ont suivi des cours sur les solutions et produits financiers? Ce déficit de connaissances demeure un défi de taille. Il ne faut pas s’étonner que l’on n’investisse pas ou très peu quand on n’est absolument pas familiarisé avec ce domaine et que l’on possède à peine les connaissances nécessaires.”

L’aversion des Belges au risque se reflètet -elle dans la faiblesse de l’entrepreneuriat dans notre pays? Car nous sommes en deçà de la moyenne européenne au regard du nombre de créations d’entreprise rapportées aux entreprises en activité.

Beauvois: “Je ne m’aventurerais pas à affirmer que les Belges sont beaucoup plus réticents à prendre des risques que les autres. Ils se montrent plus prudents avec leurs économies, c’est vrai. Mais la concentration d’entrepreneurs n’est certainement pas moindre chez nous qu’ailleurs. Plus encore, je suis intimement convaincu que les entrepreneurs belges prennent de plus grands risques que de nombreux collègues européens. Notre pays est très petit et les entrepreneurs y sont rapidement confrontés à d’autres nations et à d’autres langues quand ils exportent. C’est un gros obstacle par rapport à d’autres pays. En fait, on pourrait affirmer qu’il existe un paradoxe entre la manière dont nous investissons et celle dont nous entreprenons.” Ingels: “On remarque cependant qu’il n’est pas toujours évident d’entreprendre. Mes amis, parents et connaissances m’ont déclaré fou quand j’ai quitté mon emploi stable dans une banque pour créer ma propre entreprise. Aujourd’hui, le contexte change. Voyez le grand nombre de starters qui peuvent désormais compter sur un soutien considérable. Il existe donc bien des gens qui courent le risque de lancer une entreprise. Le grand problème est que ces entreprises n’ont pas suffisamment d’argent pour entrer dans une nouvelle phase de croissance et passer de 2 à 20 millions d’euros de chiffre d’affaires.”

Malgré les taux bas, on enregistre mois après mois des dépôts record sur les comptes d’épargne. Simultanément, cet argent pourrait être utile à de nombreux entrepreneurs. Comment inciter l’épargnant à prendre davantage de risques avec une partie de ses économies?

Beauvois: “Les choses commencent à bouger. On a beaucoup investi dans l’immobilier ces dernières années. C’est la manière la plus aisée de concilier une certaine dose de sécurité et de rendement. Nous nous approchons de la limite, ceci dit. On ne peut se contenter d’acheter des maisons indéfiniment! Au sein des fonds et des family offices, on rencontre une véritable demande d’alternatives. Elles vont du financement de start-up aux entreprises de croissance en passant par les sociétés transmises à la génération suivante ou mises en vente.”

 

Si nous ne manquons pas de start-up de grande qualité, elles sont trop rapidement détournées par des investisseurs étrangers.

Annie Vereecken, Medhold

Delbaere: “Si nous désirons évoluer vers une culture de l’investissement, il nous faut aborder la question de la diversité des produits dans les patrimoines au sens large. Je vois encore trop peu de fonds mixtes ou d’autres produits qui investissent dans plusieurs secteurs. Or, c’est ce dont le “bon père de famille” a besoin pour mobiliser son argent. Nous manquons en outre d’entreprises comme Atlas Copco et Ericsson. Gérés dans une perspective de long terme, ces deux groupes suédois sont devenus des valeurs sûres d’envergure mondiale, dans lesquelles un bon père de famille est prêt à investir une petite partie de ses économies.”

Jurgen Ingels

Ingels: “Je suis persuadé que les fonds de pension ont un rôle important à jouer. Aujourd’hui, ils investissent énormément dans les fonds d’infrastructure, mais pas dans le private equity. Naturellement, on ne peut demander à des fonds de pension d’investir directement dans des entreprises technologiques: ils ne disposent ni des connaissances ni de l’infrastructure nécessaires. Les risques seraient trop élevés, parce qu’ils ne pourraient pas diversifier suffisamment leurs investissements. On pourrait néanmoins constituer un grand fonds d’un milliard d’euros qui investirait dans une vingtaine d’entreprises technologiques à fort potentiel de croissance. On le financerait par exemple avec 350 millions d’euros provenant de fonds de pension, 350 millions issus des comptes d’épargne – en associant un avantage fiscal à l’investissement – et, pour le solde, de l’argent public. Une telle formule est parfaitement envisageable et aiderait  nos entreprises à fort potentiel de croissance à percer au niveau international.”

Vereecken: “Si nous ne manquons pas de start-up de grande qualité, elles sont trop rapidement détournées par des investisseurs étrangers. En raison d’une vision à très court terme, l’argent ne sert pas à aider nos entreprises à entrer dans une nouvelle phase de leur développement en Belgique.”

Ingels: “De ce fait, un grand nombre d’entreprises vraiment intéressantes, qui ont besoin de 50 millions d’euros pour poursuivre leur développement, ne trouvent pas cet argent en Belgique. Même un important fonds d’investissement belge comme Gimv n’investira pas beaucoup plus de 10 millions d’euros. Une entreprise prometteuse trouvera aux États-Unis ou au Royaume-Uni le financement nécessaire; ensuite, elle y déménagera son quartier général et nous ne la reverrons plus.”

Pouvons-nous affirmer que ce faible appétit pour le risque affecte notre prospérité à long terme?

Ingels: “Absolument. Un milliard d’euros, c’est une somme, bien entendu. Mais si le gouvernement mettait un milliard d’euros à disposition chaque année ou tous les deux ans, cela renforcerait et nourrirait l’économie, favoriserait l’ancrage belge des entreprises et générerait des emplois et des impôts locaux. Une telle initiative rapporterait bien plus que le milliard investi! Ce n’est toutefois pas chez les petits épargnants que nous devons rechercher du risque. Ce serait déjà bien si nous pouvions mobiliser les fonds de pension, si le gouvernement mettait la main au portefeuille et si davantage d’entrepreneurs se muaient en investisseurs. Nous n’avons pas besoin de vingt milliards d’euros. Avec un milliard, nous pourrions déjà réaliser de grandes choses. Par exemple, aider une génération d’entreprises prometteuses durant les sept prochaines années.”

 

Nous n’avons pas besoin de vingt milliards d’euros. Avec un milliard, nous pourrions aider une génération d’entreprises prometteuses durant les sept prochaines années.

Jurgen Ingels, SmartFin

Vereecken: “Au moment de l’introduction des intérêts notionnels, j’avais proposé que les entreprises versent le montant de la déduction dans un fonds public, en échange d’une obligation qu’elles s’engageraient à conserver au moins 10 ans. Cet argent pourrait alors être utilisé afin d’investir dans l’industrie. Lorsque j’ai lancé cette idée, on m’a traité de communiste. Pourtant, c’est la seule solution! Pensez au capital qui se trouverait déjà dans ce fonds, et à ce que nous aurions pu en faire…”

Le gouvernement a donc la possibilité de faciliter l’activation de l’épargne à l’aide d’incitants fiscaux. Quel est le rôle des banques dans ce cadre? Comment peuventelles tempérer cette aversion au risque?

Didier Beauvois

Beauvois: “Les banques doivent s’en tenir strictement au profil de risque de chaque client individuel. Notre tâche ne consiste pas à transformer des épargnants prudents en investisseurs téméraires. La mission des banques est différente. Ainsi, nous disposons déjà de plusieurs hubs d’innovation où nous aidons et accompagnons de petits entrepreneurs dans leur quête de formes de financement alternatives. Outre les activités traditionnelles qui demeurent importantes, les banques peuvent jouer les conseillers et les intermédiaires pour les jeunes entreprises.”

Ingels: “C’est très important, car l’argent seul ne nous mènera à rien. Actuellement, les starters doivent surtout se montrer nettement plus rapides que la concurrence. Aux États-Unis, ils s’entourent dès le départ d’un réseau de dirigeants d’entreprise expérimentés. Ceux-ci peuvent immédiatement les mettre en contact avec les interlocuteurs adéquats, ce qui leur fait gagner un temps précieux dans le déploiement d’un nouveau produit. Nous n’avons pas suffisamment d’écosystèmes de ce type dans notre pays. Tout simplement par manque d’entrepreneurs qui ont vendu leur entreprise et souhaitent assumer ce rôle d’accompagnateurs.”

Michel Delbaere

Delbaere: “On remarque aussi un certain manque d’audace. L’assurance dont on fait preuve lorsqu’on présente un dossier devant un comité de crédit peut vraiment faire la différence. Dans notre pays, ce n’est pas toujours évident. C’est sans doute le fruit de plusieurs facteurs ambiants comme la formation et la culture.” Quelles possibilités une nouvelle forme de financement comme le crowdfunding offre-t-elle? N’est-ce pas un bon moyen de familiariser l’épargnant avec le capital-risque moyennant un montant modeste? Ingels: “La question est surtout: comment attribuer un label de qualité au crowdfunding? C’est souvent contraire à l’intérêt du crowdfunder, qui veut réunir le plus de capital possible parce que sa commission en dépend. La qualité des dossiers n’est pas toujours au rendez-vous. Or, il faut pouvoir garantir cette qualité si l’on ouvre des investissements au commun des mortels qui s’y connaît très peu. Sans quoi, les gens risquent fort de se retrouver avec un mauvais investissement.” Beauvois: “Dans d’autres pays, le crowdfunding a déjà valu de très mauvaises surprises à certains investisseurs. C’est pourquoi je ne pense pas qu’il deviendra ‘le’ canal de financement par excellence. En revanche, il continuera d’exister parallèlement à d’autres solutions de financement.”

Vous ne placez pas votre argent sur un compte d’épargne et vous investissez dans l’économie. Qu’est-ce qui vous distingue du Belge moyen? Pourquoi le compte d’épargne n’est-il pas une option pour vous? En raison de votre optimisme, d’une certaine foi dans l’avenir? Ou parce que vous osez rêver?

Vereecken: “Il faut se satisfaire de ce que l’on a. Quand j’ai vendu Clear2Pay, j’ai mis de l’argent de côté pour ma famille, afin que nous ne manquions de rien. Avec le reste, je continue de faire ce que j’aime. Il est très possible que je perde une partie de cet argent, mais si c’est le cas, qu’il en soit ainsi! Naturellement, je ferai tout pour ne pas en arriver là. Mais avec cet argent, je veux quand même apporter quelque chose.”

Delbaere: “Que l’on entreprenne ou que l’on investisse, c’est toujours pour la satisfaction de voir le résultat de ses efforts. C’est le principal, bien plus encore que le rendement financier.”

 


 

“STIMULER LA CRÉATIVITÉ ET L’ENTREPRENEURIAT”

 

Comment expliquez-vous le montant record parqué sur les comptes d’épargne dans notre pays ?

Johan Van Overtveldt, Ministre des Finances

Johan Van Overtveldt: “Nous constatons effectivement qu’il n’y a guère d’investissement direct dans le capital-risque. La remarque ne concerne d’ailleurs pas que les particuliers. Les investisseurs institutionnels – comme les fonds de pension et les assureurs – n’empruntent pas non plus la voie du capitalrisque, ou seulement au compte-gouttes. C’est en partie lié aux exigences capitalistiques strictes en matière d’investissements porteurs de risques, mais aussi à un manque d’appétit pour le risque et notamment les investissements en private-equity. Le High Level Expert Group, le groupe d’experts que j’ai constitué pour se pencher sur le secteur financier, étudie avec mon cabinet les possibilités de stimuler les investissements dans le capital-risque, le financement de la croissance et l’infrastructure.”

Que pensez-vous de la proposition de constituer un grand fonds alimenté par des capitaux provenant par exemple des fonds de pension et des pouvoirs publics?

Johan Van Overtveldt: “Nous étudions activement les possibilités de donner un coup de fouet au financement de la croissance. La constitution d’un fonds alimenté par des investisseurs institutionnels et les pouvoirs publics afin de favoriser le développement des scale-up est, c’est vrai, une piste concrète que nous allons examiner.”

Croyez-vous dans le crowdfunding? Est-il judicieux d’inciter fiscalement les particuliers à investir dans des starters extrêmement risqués?

Johan Van Overtveldt: “Investir dans des starters ou dans des projets de crowdfunding implique parfois de prendre des risques. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas le faire! Il y a de plus en plus de starters. Nous devons stimuler cet entrepreneuriat et cette créativité, mais nous devons également apporter les instruments adéquats. C’est pourquoi nous avons élaboré un cadre légal pour les plateformes de crowdfunding. Elles sont par exemple analysées et agréées par la FSMA, qui en assure également le contrôle pour éviter les abus et protéger les investisseurs.”