Épargnants et banquiers doivent faire leur “révolution culturelle”

La Belgique est un pays d’épargnants, mais d’épargnants nettement défensifs. Mieux mobiliser l’épargne des Belges permettrait d’irriguer en profondeur l’économie de notre pays, et donc sa croissance. Un enjeu crucial pour l’avenir… et un moyen de trouver de meilleurs rendements, assurent en choeur Max Jadot, CEO de BNP Paribas Fortis, et Vincent Reuter, administrateur délégué de l’Union wallonne des entreprises (UWE).

Quelque 264 milliards d’euros sont parqués sur les comptes d’épargne des Belges, soit plus de la moitié de notre dette publique. De l’argent réinjecté dans l’économie, certes, mais ne pourrait-il pas l’être de manière plus dynamique, par exemple sous la forme de capital à risque?

Reuter: Bien sûr, mais ce n’est pas si simple. Les trois quarts des PME wallonnes sont des entreprises familiales qui se portent plutôt bien. Leurs fonds propres sont inférieurs à la moyenne belge, mais elles préfèrent s’endetter plutôt que de faire appel au capital à risque car elles n’ont pas forcément envie que des agents extérieurs viennent s’immiscer dans leurs affaires. C’est regrettable parce que cela pèse sur les bilans. Les pouvoirs publics devraient s’en inquiéter, cela réduit les bases taxables! Et puis, près de 90% des 73.000 entreprises wallonnes occupent moins de 10 personnes. On observe souvent chez leurs dirigeants une volonté de ne pas dépasser une certaine taille. Ces deux facteurs freinent la demande de capital à risque et même de crédit, ce qui est mauvais pour l’économie.

En matière de crédit, les banques ne portentelles pas une responsabilité? On les dit plus frileuses que par le passé…

Jadot: Les banques font leur travail et notre pays n’est absolument pas en situation de credit crunch. Cela dit, nous autres, banquiers, nous avons un devoir de prudence: l’argent que nous prêtons ne nous appartient pas, il doit être remboursé. Les entreprises belges se portent généralement bien et honorent leurs échéances. En revanche, des domaines ciblés posent des problèmes, par exemple le financement à long terme de projets d’infrastructure. Il relève surtout des pouvoirs publics – État, Régions, communes, etc. – dont l’engagement est fortement limité par l’Union européenne. Une solution serait alors de financer par equity, mais dans ce cas, les banquiers doivent respecter des règles très strictes. Une autre piste à envisager est celle des fonds spécialisés, sur le modèle des fonds de pension. Il faut cependant tenir compte de deux éléments essentiels, la durée et le profil plus risqué de tels investissements. Signalons que les pouvoirs publics sont conscients de ces difficultés de financement des infrastructures. Un des groupes de travail du High Level Expert Group créé par le ministre des Finances leur est consacré.

Vincent Reuter

Reuter: Je suis administrateur au Ducroire, dont la mission est de contribuer à financer les exportations belges, dans sont rôle d’assureurcrédit. Et je regrette qu’il n’y ait pas un équivalent  ”interne” de cette institution, pour aider à financer le développement du tissu économique ici, chez nous.

Et pour ce qui concerne le financement de l’économie belge de manière plus générale?

Jadot: Il existe de nombreuses solutions pour faire glisser l’énorme montant de l’épargne liquide “traditionnelle” vers des produits plus risqués, par exemple des actions. Cela revient à transformer une épargne à court terme en produits financiers à plus long terme. Ce n’est pas si compliqué que cela, beaucoup de pays, dont les Pays-Bas et la France, le font davantage que nous.

Reuter: L’idée de mettre sur le marché des fonds d’investissement à risque associés à des avantages fiscaux – sur le modèle des fonds de pension – est intéressante, mais on doit garder une cohérence d’ensemble. Si, à l’échelon fédéral, on veut favoriser le financement des entreprises avec des avantages fiscaux, pourquoi doubler le précompte mobilier en quelques années, taxer les boni de liquidation et certaines plusvalues? Il en va de même au niveau régional. Le prêt “Coup de pouce” est une bonne idée mais il est assorti de nombreuses conditions à respecter. Cette absence de cohérence générale génère de l’incertitude, et ce n’est jamais bon. Jadot: Les entreprises doivent disposer de suffisamment de fonds propres pour bien se porter. Et même pour démarrer, on l’oublie parfois. Si le développement des entreprises est freiné, cela signifie moins de croissance, de prospérité et d’emploi.

On crée trop peu d’entreprises en Wallonie? Faut-il mieux accompagner les créateurs?

Reuter: On ne crée pas assez d’entreprises. Cela dit, proportionnellement, la Flandre n’en voit pas naître plus, mais notre “mortalité infantile” d’entre – prise est plus élevée. Probablement en partie à cause de l’insuffisance de fonds propres. Pour le reste, renforçons ce qui marche bien, comme les pôles de compétitivité du plan Marshall (des PME à 75%). Ce sont les futurs points d’ancrage de la politique industrielle wallonne. Jadot: J’insiste beaucoup sur l’accompagnement. Nous, banquiers, nous devons accentuer nos efforts en faveur de l’innovation et de l’entrepreneuriat. Voyez les nombreuses initiatives que nous avons prises: starter coaching, création de Co.Station, innovation hubs…

Max Jadot

C’est quasiment une révolution culturelle! Le lien avec les universités doit également être renforcé. Lorsqu’il était Premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker a dit: “Un pays qui n’a pas d’industrie, ce n’est pas un pays.” Alors même que les services représentent plus de 85% de l’économie luxembourgeoise. Faut-il réindustrialiser la Wallonie? Jadot: Jean-Claude Juncker a sans doute voulu dire qu’il faut un équilibre. Je pense qu’il a raison. Il faut des entreprises dans tous les secteurs d’activité, des sociétés de pointe, des firmes qui exportent. Reuter: Pour moi, il faut réindustrialiser! En 2008, l’industrie représentait 16 à 17% de l’économie wallonne; elle pointe à 13% aujourd’hui. Il est difficile de construire une économie de services sans un socle industriel. Et inversement. La recherche, l’innovation et l’exportation sont les piliers de la politique industrielle. C’est là qu’il faut financer.

Quel argument choisiriez-vous pour convaincre le Belge d’investir davantage dans des placements “à risque”?

Reuter: Max Jadot a parlé de révolution culturelle. Cela vaut aussi pour l’épargnant, qui doit mieux comprendre les mécanismes qui soutiennent l’économie: à quoi sert l’investissement, comment fonctionnent les entreprises, quel est le rapport entre rendement et risque? Dans le fond, c’est de la pédagogie, et cela devrait commencer à l’école.

Jadot: C’est vrai. Pour que l’épargnant investisse, il doit disposer d’un bagage de connaissances. Il faut aussi un cadre réglementaire – la directive MiFID en est un exemple – et de la patience, car l’investissement dans le tissu économique ne porte ses fruits que dans la durée. L’épargnant doit comprendre que sans risque, il n’y a pas de rendement, mais que la diversification permet de réduire le risque.

22/02/2017