“Tout ne doit pas être plus petit et plus proche”

Les voitures autonomes seront-elles la solution pour donner aux habitants des périphéries urbaines l’espace qu’ils souhaitent et la mobilité dont ils ont besoin ? Le Belge Alexander D’Hooghe, professeur d’architecture et d’urbanisme au MIT, y croit… «Une nouvelle vague technologique est en train de déferler. Elle m’a longtemps laissé sceptique, mais elle prend une telle ampleur que je suis désormais convaincu qu’elle va révolutionner notre paysage urbain”, affirme Alexander D’Hooghe. À 42 ans, ce Grimbergenois est professeur d’urbanisme architectural au célèbre Massachusetts Institute of Technology. Il est donc parfaitement placé pour analyser les villes du futur. Là où, selon les Nations Unies, habiteront trois quarts de la population mondiale en 2050.

La Flandre en est d’ailleurs presque à 100 %, souffle Alexander D’Hooghe. “Il faut reconnaître que toute la région est aujourd’hui une gigantesque agglomération, même s’il subsiste beaucoup de vert et d’autoroutes. Le carré Bruxelles- Louvain-Anvers-Gand, en particulier, forme une grande zone périphérique.” Il voit aussi se développer une espèce de religion de la densification. “Comme si le fait d’habiter dans des endroits plus confinés, plus proches les uns des autres, n’avait que des avantages. Les partisans de cette théorie sont souvent ceux qui y ont le plus intérêt.

Les architectes, parce que ce sont des missions intéressantes et complexes qui permettent de se faire un nom, ou les promoteurs, parce qu’il s’agit de projets coûteux.” Toutefois, cette densification ne correspond pas nécessairement aux souhaits des habitants de la périphérie, remarque Alexander D’Hooghe. “S’ils peuvent bénéficier d’une plus grande qualité spatiale dans un environnement moins dense, une partie d’entre eux va faire ce choix. Je suis partisan d’une densification ciblée, bien que la question des déplacements reste cruciale.

Comment la vague technologique que vous évoquez peut-elle apporter une solution ?

Alexander D’Hooghe : “Les voitures autonomes peuvent s’insérer entre les transports en commun et le transport privé. La mobilité devient ainsi un service permettant d’aller du point A au point B. Cela aura également des conséquences sur la politique de stationnement. Les voitures ne s’arrêteront pas au point B, mais continueront leur route jusqu’au prochain point A.”

“Cette nouvelle mobilité ne sera sans doute pas uniforme. Certains voudront payer plus cher pour un service Premium qui les conduise directement à leur destination, alors que d’autres préféreront une option plus économique mais accepteront que la voiture s’arrête en chemin pour prendre d’autres passagers.”

Quels autres changements prévoyezvous ?

Alexander D’Hooghe : “Une évolution très intéressante est le retour de plus en plus marqué de la production dans les villes, mais à plus petite échelle. L’exemple type est l’urban farming. Des exploitations agricoles en ville, sur des toitures plates de 5.000 m2 ou plus, peuvent être commercialement rentables.

Un autre exemple est la production de prototypes en petites séries en amont d’une production à grande échelle, qui peut être parfaitement effectuée en ville grâce à l’impression en 3D.” “Cela exigerait cependant une autre politique d’aménagement du territoire. Depuis les années 80, cette politique est axée sur la séparation de la production et des zones d’habitat et de vie, afin de limiter la pollution et les nuisances sonores. Mais en l’absence de tels effets secondaires, cette séparation est superflue.”

Le visage de nos villes change également dans d’autres domaines. Grâce aux évolutions technologiques, nous disposons de poubelles intelligentes, de places de stationnement dotées de la voix et de réverbères qui ouvrent l’oeil…

Alexander D’Hooghe : “Il ne faut pas voir cette technologie intelligente comme un gadget, mais comme une manière d’améliorer la qualité de vie dans la ville. La technologie active peut favoriser l’intégration des plus faibles et des plus isolés dans le tissu économique. Ou contribuer à améliorer la collecte de données sur la pollution et partant, les actions de sensibilisation.”

Avec votre bureau d’architectes Organization for Permanent Modernity, vous avez contribué à la conception de la plus grande île artificielle au monde à la demande de la Corée du Sud. Tout a été méticuleusement prévu, l’industrie au nord, le tourisme au sud. A quel point l’architecture est-elle à même de donner forme à une société ?

Alexander D’Hooghe : “On crée des choses de deux manières. D’abord en les construisant, puis par l’utilisation qu’on en fait. Et cette utilisation est totalement imprévisible. Prenez l’Albertine, la Bibliothèque Royale installée sur le Mont des Arts à Bruxelles. Je serais étonné que l’architecte ou le maître d’oeuvre ait envisagé que la communauté des skaters s’approprie ces lieux. Mais c’est bien, cela signifie que la ville vit.”

Quel est votre regard sur le défi social des grandes villes ?

Alexander D’Hooghe : “De nombreux planologues estiment que des personnes dotées d’un background économique, religieux et social différent doivent se rencontrer régulièrement en ville. Or, on remarque que de nombreuses personnes n’en ont absolument pas besoin. Elles veulent habiter dans une ville qui propose la quiétude d’un village. Ce n’est pas un plaidoyer en faveur des gated communities, de quartiers privés pour les pauvres et pour les riches, mais il y a incontestablement des avantages aux “villages” dans la ville – aux zones réduites présentant une certaine homogénéité.”

Est-il encore possible de mettre en oeuvre de grands projets d’infrastructure ? Voyez la liaison de l’Oosterweel (bouclage du ring d’Anvers) et le RER bruxellois, reportés aux calendes grecques à la suite des protestations des habitants.

Alexander D’Hooghe : “Nous nous trouvons face à une société qui fait infiniment plus entendre sa voix qu’il y a 50 ans. Lorsque l’on veut réaliser quelque chose, l’ancienne méthode bureaucratique ne fonctionne plus. Le citoyen veut intervenir dans le processus décisionnel.”

Comment se mettre à l’écoute du citoyen sans sombrer dans le statu quo ?

Alexander D’Hooghe : “Il y a un bel exemple aux Etats-Unis. Dans le cadre d’un marché d’un milliard de dollars destiné à protéger l’agglomération newyorkaise contre les inondations, il a été demandé aux concepteurs et aux mouvements citoyens de proposer des projets qui recueilleraient l’adhésion de la population.”

09/04/2015