“Nous sommes à l’aube d’une ère fantastique”

Dans notre monde globalisé et numérisé, un rôle-clé est réservé aux sociétés innovantes. Comment les entreprises peuvent-elles se réinventer ? Et où se situent les opportunités pour l’avenir ? Sept spécialistes ont confronté leurs réflexions.

Dans un monde qui évolue aussi vite, l’innovation n’est rien de moins que le principal moteur de la croissance économique. Pour autant, l’innovation ne se nourrit pas d’elle-même, même si notre pays est un sol fertile en la matière. Les entreprises, l’État et la société doivent contribuer à la création d’un environnement qui favorise l’innovation. Il faut surtout développer une culture profonde de l’idée que tout est possible et que l’erreur est humaine. C’est la conclusion d’un débat animé entre sept experts d’horizons très différents : Luc de Brabandere (Boston Consulting Group), Thierry Geerts (Country Director de Google), Tom Heyman (CEO de Janssen Pharmaceutica), Max Jadot (CEO de BNP Paribas Fortis), Veerle Lories (administratrice générale de l’IWT), Jean-Pierre Marcelle (directeur général de la Wallonia Foreign Trade and Investment Agency) et José Zurstrassen (président de MyMicroInvest).

Tout d’abord, comment pourrait-on définir l’innovation ?

Veerle Lories : “L’innovation est nécessaire pour créer de la valeur ajoutée, à la fois dans le domaine économique et dans le domaine social au sens large. Elle peut prendre la forme du développement de nouveaux produits et services, du déploiement de modèles d’affaires originaux, de l’application d’une organisation du travail novatrice. L’innovation dépasse donc le simple aspect technologique. Malheureusement, le terme y est trop souvent limité.”

Luc de Brabandere : “Il est pourtant parfaitement possible de dissocier l’innovation et la technologie. Si Earl Tupper a fait de Tupperware un tel succès, ce n’est pas en développant un nouveau type de plastique mais en appliquant une stratégie marketing novatrice et en créant un nouveau canal de distribution. En fin de compte, l’innovation est la capacité d’une entreprise à changer les choses.

Toutefois, il ne suffit pas de mettre une idée sur la table ou d’imaginer un nouveau produit. Les ingénieurs de Kodak ont été à l’origine d’une foule d’innovations dans la photographie. Cela n’a pas empêché l’entreprise de faire faillite. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont jamais parvenus à rompre avec leur modèle de pensée initial. Fondamentalement, ils ont toujours continué à considérer Kodak comme une entreprise chimique et ont ainsi laissé passer de nombreuses opportunités.”

Quelle est l’importance de l’innovation dans notre économie ?

Jean-Pierre Marcelle : “Pour notre pays, l’innovation est une condition de base pour rester en tête du peloton économique, conquérir de nouveaux marchés et développer un avantage concurrentiel. L’innovation dynamise une économie. Non seulement par la plus-value et l’emploi qu’elle crée, mais aussi par les économies qu’elle permet de réaliser. C’est une évolution dont profite l’ensemble de la société. Des développements technologiques permettront bientôt aux patients de mieux suivre leur état de santé, et donc aux médecins de dépister les maladies à un stade beaucoup plus précoce. Cette innovation pourrait représenter d’énormes économies pour un système de soins de santé que nous éprouvons de plus en plus de difficultés à financer.”

Tom Heyman : “L’importance de l’innovation dépasse les aspects économiques. Une combinaison de nouveaux médicaments, d’une alimentation plus saine et de meilleurs diagnostics nous a permis d’allonger notre espérance de vie de 35 ans en à peine un demi-siècle. Aujourd’hui, une petite pilule par jour suffit pour maintenir une maladie comme le sida sous contrôle, et nous sommes capables de guérir l’hépatite C. C’était impensable il y a 10 ans. Cela aussi est la conséquence de l’innovation.”

Max Jadot : “De ce fait, l’innovation présente surtout une opportunité très élevée. Ne pas innover entraînera à terme un recul très rapide de notre prospérité et de notre bien-être. C’est précisément pour cela que notre société doit être ouverte au changement dans toutes ses articulations – secteur privé, État, enseignement, etc.”

De quoi notre pays a-t-il besoin pour stimuler encore plus cette volonté d’innover ?

Thierry Geerts : “Nous devons être plus ouverts à l’idée qu’il est possible de réaliser de grandes choses dans notre petit pays. En 1958, nous étions convaincus que nous améliorerions le monde à partir de la Belgique, et cette mentalité a été la base du succès d’une entreprise comme Janssen Pharmaceutica.

Comme aujourd’hui, le monde changeait très rapidement sous l’effet de l’arrivée de la télévision et du développement de l’électronique. Malheureusement, nos réactions actuelles aux innovations technologiques liées à la connectivité et à la numérisation sont beaucoup plus conservatrices. Le problème n’est pas que de nombreux CEO belges n’ont pas conscience de l’opportunité de la numérisation, mais qu’ils sont souvent incapables de mener à bien cette transformation. C’est un mismatch auquel il est urgent de remédier.”

José Zurstrassen : “Notre pays est pourtant un sol fertile en innovations. Non seulement de nombreuses spin-offs à succès ont été créées autour de nos universités, mais nos organismes publics se montrent également très ouverts aux idées innovantes. Lorsque les autorités belges ont donné le feu vert à MyMicroInvest – une plateforme d’entreprises permettant de collecter l’épargne d’un très large public par crowdfunding – nous nous sommes entendu répondre au Luxembourg que le projet était trop innovant et qu’il était refusé.

Cela en dit long sur l’esprit d’innovation dans les deux pays. Aujourd’hui, la question est surtout de savoir si nous pouvons encore accroître la culture de l’innovation dans nos frontières. Les près de 260 milliards d’euros parqués sur nos comptes d’épargne peuvent certainement y contribuer. Si une très petite partie de ce montant était investie dans des startups, cela donnerait un énorme coup de fouet à la culture de l’innovation en Belgique.”

Ne faudrait-il pas encourager davantage l’entrepreneuriat, comme c’est le cas aux États-Unis ?

Tom Heyman : “En Europe, nous devons adopter la mentalité américaine selon laquelle il est aussi louable de réussir que d’échouer. Chez nous, ceux qui réussissent sont encore trop souvent jalousés. Et ceux qui échouent suscitent le mépris. Cette culture européenne très négative est à l’origine du départ de nombreux jeunes vers la Silicon Valley. Il y est beaucoup plus aisé de décrocher un financement pour un projet, parce que les sociétés de capital-risque ont une plus grande tolérance à l’échec. Plus encore, elles sont particulièrement bienveillantes vis-à-vis de ceux qui ont déjà échoué, parce que cela signifie qu’ils ont également commis des erreurs dont ils ont pu tirer des enseignements.”

José Zurstrassen : “La stigmatisation de l’échec demeure un gigantesque problème. Le chemin à parcourir est encore long. Nous devons évoluer vers une culture où il est possible d’essayer de nombreuses choses et de se perdre à l’occasion dans le brouillard. C’est un moteur incroyablement puissant pour l’innovation. Heureusement, la jeune génération évolue peu à peu dans cette direction.”

Tom Heyman : “C’est vrai, mais le cadre réglementaire doit encore soutenir cette évolution. Chez nous, un échec est toujours sanctionné par une législation sur les faillites particulièrement rigide. Aux États-Unis, il en va tout autrement. Et cela ne contribue naturellement pas, ici, à un climat ouvert à l’expérience de l’échec ni à la promotion de l’innovation.”

De nombreuses entreprises essaient de protéger leurs innovations par des brevets. N’est-ce pas un frein à l’innovation ? Tom Heyman : “La commercialisation d’un nouveau médicament coûte 2,6 milliards de dollars. Sans brevet ou autre forme d’exclusivité, aucune entreprise pharmaceutique ne pourrait encore développer des médicaments, parce que les coûts sont tout simplement trop élevés. Il faut avoir suffisamment de temps pour rentabiliser le nouveau médicament afin de pouvoir réinvestir dans de nouveaux développements. L’industrie pharmaceutique a besoin d’oxygène pour amortir ses investissements.”

José Zurstrassen : “La situation est quand même un peu plus compliquée pour les petites entreprises. Les brevets sont nés pendant la révolution industrielle afin de protéger les inven tions de jeunes ingénieurs contre des entreprises beaucoup plus grandes, et surtout beaucoup plus riches.

Entre-temps, ils sont devenus un système extrêmement complexe et coûteux, dont seules les grandes entreprises ou presque peuvent bénéficier. La demande de brevet compte parmi les priorités d’un grand nombre de jeunes entrepreneurs… jusqu’à ce qu’ils se rendent compte du prix que cela coûte. Ils préfèrent alors différer la demande jusqu’à ce qu’ils aient engrangé leurs premiers bénéfices. Mais c’est souvent trop tard. C’est pourquoi nous devons à nouveau réformer le système afin qu’il protège mieux les petits inventeurs. Et qu’il facilite ainsi à nouveau l’innovation.”

Que peut faire l’État pour stimuler l’innovation ? Thierry Geerts : “Très peu d’innovations sont nées à l’initiative de l’État. Ce sont les entreprises qui doivent innover, alors que l’État doit d’abord leur laisser la voie libre – afin que les entreprises aient le temps et la possibilité d’innover.

L’État doit surtout se limiter à optimiser le cadre qui entoure l’innovation, par exemple en favorisant fiscalement la recherche ou le capital-risque. L’État ne doit pas perdre son temps à travailler pendant des années à des plans fourre-tout sur l’innovation. De toute manière, ils seront vite dépassés, parce que l’évolution numérique se développe à un rythme extrêmement rapide.”

Veerle Lories : “Il est évident que les entreprises jouent un rôle central dans le développement des innovations. Elles disposent à la fois des connaissances et du savoir-faire en ce sens. L’État peut cependant être un catalyseur, créer l’environnement adéquat pour ces entreprises. En commençant par inciter les jeunes à opter pour une formation scientifique et l’entrepreneuriat.

L’État remplit également un rôle important dans l’aide aux jeunes entreprises. Dans une première phase, celles-ci ont souvent besoin de subsides qui peuvent créer un effet de levier et leur permettre d’attirer plus aisément du capital- risque dans une phase ultérieure. L’État a donc certainement sa place dans le débat sur l’innovation. Il suffit pour s’en convaincre d’évoquer les nombreux programmes de soutien au secteur des biotechnologies dans les années 80, dont nous récoltons toujours les fruits aujourd’hui.”

Jean-Pierre Marcelle : “Les grandes entreprises peuvent souvent se reposer sur un écosystème dans lequel il est beaucoup plus facile d’innover. Ceci dit, notre pays compte également de très nombreuses petites entreprises qui ont des idées extrêmement novatrices, mais pas le capital pour pouvoir les élaborer. C’est pourquoi il est vraiment crucial que les petites entreprises puissent compter sur l’aide du secteur public. Ce dernier doit également identifier les tendances et les innovations qui recèlent un caractère durable.”

Que doivent faire les entreprises pour créer un environnement optimal pour l’innovation ?

Luc de Brabandere : “Les entreprises doivent surtout avoir conscience qu’aucune idée n’est bonne et utile dès le départ. Mais cela exige un bouleversement culturel. Cela signifie que la culture du “oui, mais” doit laisser la place à une culture du “oui, et”. La première se concentre uniquement sur les obstacles auxquels se heurte l’idée, alors que la seconde tente précisément de réaliser l’impossible.

C’est vraiment crucial, car la véritable innovation nécessite d’abandonner les anciens systèmes de pensée. Il n’y aurait jamais eu de lampes à incandescence si Thomas Edison n’avait pas eu l’idée folle de développer une forme d’éclairage sans processus de combustion. Pourtant, c’était l’hypothèse de travail classique depuis des milliers d’années. Et c’est vraiment le point central : créer quelque chose de neuf en quittant totalement le regard habituel que l’on a sur les choses.”

Max Jadot : “Pour cela, l’entreprise doit surtout faire appel aux jeunes générations, par définition plus créatives et innovantes. Bien entendu, la direction de l’entreprise doit faire office de locomotive et souligner sans cesse l’importance de l’innovation. Toutefois, les jeunes sont familiers des évolutions technologiques les plus récentes, et ils ont reçu la formation adéquate. C’est une combinaison très puissante qu’une entreprise ne peut ignorer.

Ensuite, les organisations ont besoin de plateformes d’innovation pour avoir une vue sur tous les projets novateurs, et d’un Innovation Manager qui veille à créer une nouvelle dynamique. En outre, l’entreprise doit être ouverte à ce qui se passe à l’extérieur, en développant un écosystème centré sur l’innovation.”

Thierry Geerts : “L’innovation traverse toute l’organisation. Il ne suffit pas de développer un département Innovation, car chaque collaborateur doit être encouragé à se montrer innovant personnellement. Pour cela, il faut un CEO inspirant, qui crée un climat où tout est possible et où les travailleurs ont la possibilité de commettre des erreurs. Il faut également encourager les jeunes collaborateurs en leur soumettant des projets stimulants. Personne n’est enthousiaste à l’idée de réduire la consommation de papier de 10 %.

C’est ennuyeux et cela engendre des idées sans inspiration. Mais demandez de ramener la consommation de papier à zéro, et vous donnerez des ailes à des collaborateurs passionnés qui imagineront automatiquement des idées novatrices pour atteindre cet objectif ambitieux. De toute façon, il est plus facile de réinventer totalement quelque chose que de chercher à l’améliorer.”

Enfin, quelles sont les innovations qui auront le plus lourd impact sur votre secteur au cours des années à venir ?

Tom Heyman : “Dans un futur proche, une entreprise pharmaceutique ne pourra plus se contenter de développer des médicaments innovants. Nous devrons fournir des solutions thérapeutiques totales, dont le médicament ne sera qu’une composante. L’accent est de plus en plus placé sur la prévention et le suivi proactif de la santé, un domaine dans lequel nous collaborons avec des entreprises technologiques extérieures au secteur pharmaceutique traditionnel. Car il existe de nombreuses applications qui permettent au patient de mesurer lui-même divers paramètres de sa santé. Nous nous rapprochons ainsi un peu plus encore des médicaments personnalisés.”

Max Jadot : “L’arrivée de nouveaux acteurs extérieurs au secteur met les activités traditionnelles des banques sous pression. Le crowdfunding est un phénomène relativement récent qui peut constituer une possibilité de financement pour les entreprises à un stade très précoce. Il a inévitablement un impact sur le modèle bancaire traditionnel qui consiste à attirer les dépôts d’épargne pour les convertir en crédits.

Dans le flux de paiements et le transport de fonds, les banques sont confrontées à l’arrivée d’applications mobiles et de monnaies virtuelles. Si nous n’y prenons garde, nous n’aurons plus besoin de banques à terme. Dans la nouvelle réalité, nous devons réinventer notre place. Et ce, en déve – loppant des idées novatrices pour tous les domaines où les banques sont actives.”

Thierry Geerts : “Nous n’avons encore découvert qu’une fraction des possibilités de l’internet, alors que le développement mobile provoque déjà une deuxième vague d’innovations. Nous ne sommes cependant qu’au début d’une nouvelle ère qui va vraiment changer notre monde. Comparez cela à l’arrivée de l’électricité, responsable d’une deuxième révolution industrielle à la fin du 19e siècle. Comme à l’époque, tout est à réinventer. C’est donc une période fantastique qui nous attend.”


NEST’UP, NID D’INNOVATION WALLON

“Nest’Up est le seul accélérateur de start-ups gratuit au monde, assure Olivier Verbeke, l’un de ses ‘organisateurs’. Nous ne demandons pas d’argent aux entrepreneurs et ne prenons pas de parts au capital des sociétés.”

Nest’Up, qui vient d’emménager dans 3 000 m² à Mont-Saint-Guibert, propose trois mois d’accompagnement intensif aux startups sélectionnées (six à neuf équipes à chaque session). L’accélérateur en est à sa cinquième édition. “Pour être sélectionné, il faut être prêt à tout recommencer à zéro, reprend Olivier Verbeke.

C’est l’un des secrets de l’innovation réussie : sortir de sa zone de confort, en utilisant toutes les ressources de notre ‘trousse à outils’, notamment les principes du Business model Canvas et les méthodes Agile et Lean Startup. On accompagne les équipes sur le terrain pour tester et valider les hypothèses les plus risquées, avant d’imaginer les meilleures solutions.”

Aujourd’hui, 19 des 24 start-ups accompagnées au fil des deux ans et demi écoulés sont encore en activité, une centaine d’emplois ont été créés, 4 millions d’euros levés. Nest’Up a lancé un cercle vertueux, s’enthousiasme Oliver Verbeke : “L’investissement public de départ a permis la création d’un fonds d’amorçage privé – ces 30 000 à 100 000 euros qui manquent si cruellement avant de réaliser la première levée de fonds. Et de grands entreprises nous contactent pour développer des accélérateurs internes.”

Le serial entrepreneur salue le rôle déterminant du programme-cadre public Creative Wallonia et de l’Agence pour l’entreprise et l’innovation (AEI).

25/03/2015