“Les ordinateurs sont des prothèses pour nos cerveaux”

Il ne faut pas avoir peur des nouvelles technologies mais les intégrer à notre organisme, affirme la chercheuse belge Pattie Maes. “La technologie peut améliorer à la fois nos sens et notre corps.”

Après son doctorat en informatique à la VUB, Pattie Maes a eu l’occasion de travailler au Massachusetts Institute of Technology, une opportunité qu’elle a saisie des deux mains. Il y a 20 ans, les États-Unis étaient la Mecque de l’innovation, explique la chercheuse belge du MIT Media Lab. “En Belgique, nous avions deux ans de retard sur ce qui se passait aux États-Unis. La conséquence des délais de publication des revues professionnelles.” “Aujourd’hui, tout est accessible en temps réel ou presque, que vous soyez étudiant en Inde ou chercheur en Belgique”, remarque-t-elle, louant ainsi la démocratisation du savoir apportée par l’internet. “Cette accessibilité facilite la recherche et l’innovation. Et avec les imprimantes 3D, on construit rapidement un prototype.”

Pattie Maes cite l’exemple de Quirky, une startup new-yorkaise qui permet à chacun de proposer un nouveau produit. “Les membres élisent ensemble les meilleures idées en ligne, après quoi un prototype est construit en vue de sa commercialisation. Ce sont de grands partenaires comme General Electric qui assurent la mise en rayon. L’inventeur perçoit un pourcentage sur les ventes.” Bien qu’elles n’aient plus le monopole de la recherche et développement, les interactions restent nombreuses entre des universités et de grandes entreprises aux poches bien garnies. Un bon exemple est celui de Sixth Sense, un petit appareil portable développé par le MIT et qui permet à l’utilisateur de commander certaines tâches par des gestes de la main.

Il suffit ainsi de former un triangle avec les pouces et les index pour prendre une photo. De dessiner un cercle sur le poignet pour faire apparaître une montre. De regarder un produit au supermarché pour découvrir des informations supplémentaires sur l’emballage. Les possibilités sont presque infinies. La standing ovation reçue par Pattie Maes en 2009, au terme de la présentation de Sixth Sense lors d’une conférence TED, s’explique d’autant mieux. La séquence a été visionnée plus de 1,3 million de fois sur YouTube. Mais qu’en est-il six ans plus tard ? Pourquoi n’avons-nous toujours pas de version commerciale de ce prototype autour du cou ? “Une version commerciale, pratique, n’est pas toujours réalisable”, reconnaît Pattie Maes.

“Il faut facilement 10 ans pour qu’un prototype fonctionnel débouche sur un produit commercial utilisable.” Pranav Mistry, le chercheur qui a élaboré Sixth Sense à l’époque, travaille aujourd’hui chez Samsung. Une bonne chose, selon Pattie Maes. “Nos possibilités sont limitées au MIT. L’essentiel de notre travail consiste à développer de nouvelles idées et à construire des prototypes. Ces recherches sont en grande partie financées par de grandes entreprises, il n’est donc pas étrange qu’elles les utilisent comme base pour tenter de développer des applications commerciales.” N’est-elle pas déçue de ne pas pouvoir finir elle-même le travail ?

“Non, pas du tout. C’est surtout la phase initiale qui me plaît. Imaginer un nouveau concept et construire un prototype qui ne tient pour ainsi dire que par quelques bouts de ruban adhésif… Ce n’est que 5 % du travail total, mais c’est la partie la plus intéressante. Les 95 % restants portent sur des aspects plus théoriques comme une consommation d’énergie plus optimale ou une baisse du prix de revient.

Des sujets qui m’interpellent beaucoup moins.” Pattie Maes a entre-temps ajouté une liste impressionnante d’innovations à son palmarès. Elle est ainsi à l’origine d’une foule de start-ups. N’a-t-elle jamais eu envie d’abandonner l’université pour devenir chef d’entreprise ? De vivre son rêve américain ? “Ces start-ups passent beaucoup de temps et déploient beaucoup d’efforts pour attirer du talent et développer le logiciel adéquat. Je préfère me consacrer à la recherche. En tant que chercheuse, je suis régulièrement à la base du brevet, je perçois donc des droits de propriété intellectuelle.”

Deux univers

“La façon dont nous gérons nos informations et applications numériques jusqu’à présent n’est pas la meilleure manière d’intégrer la technologie dans nos vies”, constate Pattie Maes. “Nous nous penchons sur de petits écrans que nous commandons avec deux doigts. Nous perdons alors tout contact avec notre environnement. Au MIT, nous réfléchissons aux possibilités de placer simultanément les utilisateurs dans l’univers physique et l’univers numérique.” C’est le principal défi, selon elle.

“Nos appareils actuels sont assez bêtes. Ils n’essaient pas de prévoir ce qui est utile ou intéressant pour nous. Dans un magasin, ne serait-il pas pratique d’avoir un appareil qui sache qui vous êtes et ce qui importe à vos yeux, et sélectionne le produit le plus adapté sur cette base ? Voire qui apprend à partir de votre comportement ou de vos préférences ?”

Le risque n’existe-t-il pas de galvauder notre vie privée si nous continuons à divulguer de plus en plus d’informations ? “Une technologie conçue avec de bonnes intentions peut toujours être détournée”, reconnaît Pattie Maes. “C’est pourquoi j’incite toujours mes étudiants à ne pas se contenter du quoi ou du comment, mais aussi à s’interroger sur le pourquoi.” “Si les ordinateurs prennent le contrôle, nous ne le récupérerons peut-être jamais”, déclarait Marvin Minsky, le père de l’intelligence artificielle, en 1970.

Nous, humains, sommes en train de fusionner avec les machines. Nous ressemblons de plus en plus à des cyborgs.

Pattie Maes, chercheuse au MIT Media Lab

“Nous ne survivrions que par leur grâce. Avec beaucoup de chance, ils nous garderont comme animaux domestiques.” Pattie Maes éclate de rire. “Je n’ai pas aussi peur des ordinateurs. À mes yeux, ce ne sont pas des objets étranges avec lesquels il faut garder ses distances, mais des outils complexes qui nous permettent d’en faire plus. Des prothèses pour notre cerveau, en quelque sorte. Nous, humains, sommes en train de fusionner avec les machines. Nous ressemblons de plus en plus à des cyborgs.”

C’est notamment le cas des exosquelettes grâce auxquels nous courons plus vite, sautons plus haut et portons des charges plus lourdes. Mais aussi des petits appareils qui renforcent ou complètent nos sens. Pattie Maes donne l’exemple du FingerReader, une innovation du MIT qui ressemble à une grosse bague. Une caméra intégrée lit aux aveugles et aux malvoyants le texte qu’ils parcourent du doigt. Il remplace donc en partie le sens dont la nature les a privé. L’innovation est aussi utile pour les dyslexiques, surtout les enfants.

Malgré une intelligence moyenne supérieure à leurs compagnons de classe “normaux», ils accumulent souvent un gros retard scolaire en raison de leurs problèmes de lecture. Marvin Minsky a d’ailleurs fini par reconnaître l’apport positif de la technologie. Un quart de siècle après sa sombre prophétie, on lui a demandé si les robots hériteraient de la Terre : “Oui, mais comme nos enfants.”

25/03/2015