Le secret de Google

Si une entreprise ne vit que pour et par l’innovation, c’est bien Google. Le célèbre moteur de recherche entretient son pouvoir créatif grâce à une organisation originale. Thierry Geerts, Country Director de Google Belgique, lève un coin du voile de cette usine à idées.

«Pourrait-on se parler via Google Hangouts ?” La question est posée par Thierry Geerts, Country Director de Google dans notre pays. Google Hangouts est la plateforme de messagerie instantanée, de téléphonie par internet et de vidéoconférence lancée par le géant du Web en 2013. Et nous voilà à préparer une conversation vidéo aux premières lueurs d’un mercredi nuageux. L’idée est efficace et permet d’éviter les embouteillages. “L’innovation, ce n’est pas une question d’invention, mais d’application de nouveautés dans les entreprises”, assure Thierry Geerts. “Si les vidéoconférences n’ont rien de neuf, l’usage que les PME belges pourraient en faire serait très innovant, voire révolutionnaire.”

Google a naturellement une réputation à défendre. Un jour de 1997, Sergueï Brin et Larry Page, alors étudiants de Stanford, commencent à travailler sur un nouveau moteur de recherche. Pour les besoins de leur projet, les deux fondateurs de Google utilisent les moyens du bord, à savoir de simples briques de… Lego (d’où les couleurs actuelles du logo). Alors que les moteurs de recherche existants affichaient presque exclusivement leurs résultats en fonction du nombre d’occurrences d’un terme sur une page Web, les deux Américains ont imaginé un algorithme capable de classer les pages internet selon leur pertinence.

En quelques mois, les autres moteurs sont balayés. Le nombre de recherches mensuels atteint les 100 milliards en 2011, et le chiffre d’affaires franchit pour la première fois le cap des 50 milliards de dollars un an plus tard. Aujourd’hui, 30 milliards de milliards de pages sont indexées par Google et 3,3 milliards de requêtes sont effectuées chaque jour. “Pour les collaborateurs de Google, développer des produits qui ont du succès dans le monde entier est plus important que de gagner beaucoup d’argent”, poursuit Thierry Geerts.

Tomber et se relever

La barre est placée très haut pour une entreprise comme Google, dont on attend que chaque service ou produit devienne un succès planétaire. “Du fait de cette pression, nous sommes une entreprise très turbulente”, observe Thierry Geerts. “Nous savons que nous ne pourrons pas vivre indéfiniment de la même technologie. Nous devons innover sans cesse, d’autant que la concurrence est vive dans ce monde en évolution constante. La technologie actuelle permet à une petite start-up de deux personnes de développer des concepts incroyablement innovants.»

Google continue donc à miser sur l’innovation. “Ceci n’est possible qu’en créant la culture d’entreprise adéquate, ce à quoi veille soigneusement le CEO de Google. Nous cherchons à développer une culture ouverte, qui laisse beaucoup d’espace au débat, mais aussi la possibilité d’échouer.” Tous les projets de Google ne deviennent pas des succès économiques. Prenez Google Glass, les lunettes “intelligentes” reliées à l’internet. Le nouveau produit Google suscitait d’énormes attentes lors de son lancement public en mai dernier.

Le consommateur n’était manifestement pas encore disposé à avoir une caméra et un ordinateur en permanence devant les yeux. La production pour le grand public a donc été arrêtée au début de l’année. “C’est une illustration parfaite de la manière dont fonctionne l’innovation”, analyse Thierry Geerts. “Google Glass n’a pas été un succès immédiat, mais la technologie sous-jacente subsiste et pourra mener à de nouvelles innovations dans d’autres applications.”

Bien avant l’ère du smartphone, la société de Mountain View avait par exemple lancé un service qui permettait aux utilisateurs d’appeler Google pour obtenir le résultat d’une recherche par téléphone. Un flop énorme, même si Google a eu la bonne idée de conserver une base de données de critères de recherche prononcés dans à peu près tous les accents américains. Elle serait bien plus tard la base de “voice search”, une manière de piloter le moteur de recherche Google par la voix.

S’affranchir du corset

Pareille culture, dans laquelle les esprits les plus créatifs se sentent chez eux et où personne n’a peur de se prendre une gamelle, ne naît pas d’elle-même. Avec plus de 50.000 employés à travers le monde, Google est connu pour rendre ses lieux de travail aussi divertissants que possible, avec des salons de détente, des équipements de sport et des salles de jeux. “Donner aux collaborateurs la liberté d’être créatifs” est peut-être la meilleure définition de la stratégie de ressources humaines du géant de l’internet. Et il ne s’agit pas uniquement de l’aménagement des bureaux. “Les structures de gestion du personnel mises en place dans notre pays ont été imaginées pendant la révolution industrielle”, s’exclame Thierry Geerts.

“Aujourd’hui, elles sont complètement dépassées. Il s’agit désormais d’encourager la collaboration et la créativité dans l’entreprise. Il y avait un sens à imposer des moments de présence à l’usine aux ouvriers de l’époque. Mais dans le monde d’aujourd’hui, cela n’a plus aucun intérêt.” C’est pourquoi Google n’applique que très peu de règles, voire aucune, dans ce domaine. “L’entreprise doit permettre aux collaborateurs de gérer leur temps différemment, plus efficacement”, insiste Thierry Geerts. Ils peuvent arriver et partir plus tôt pour éviter les embouteillages.

Ceux qui doivent travailler quelques jours seuls sur leur ordinateur portable peuvent tout aussi bien le faire de chez eux. Ils ne doivent pas nécessairement venir au bureau. Les vidéoconférences permettent également d’éviter les déplacements inutiles pour des réunions. “On bride la créativité quand on impose des corsets. Cela ne fonctionne pas”, insiste le Country Director.

C’est aussi la raison pour laquelle la 2ème capitalisation boursière mondiale après Apple a instauré la règle des 20 %, une référence au temps de travail que les collaborateurs peuvent consacrer à leurs propres projets professionnels. Gmail, l’un des services les plus populaires du groupe, est le résultat de l’un de ces projets personnels. “La manière la plus efficace d’encourager l’innovation consiste encore à laisser des personnes plancher sur des projets auxquels ils croient eux-mêmes beaucoup. C’est une source d’inspiration inépuisable”, conclut Thierry Geerts.

25/03/2015