“L’apprentissage tout au long de la vie est essentiel”

1 Le penseur israélien Yuval Noah Harari voit dans le système d’enseignement occidental un “héritage de la révolution industrielle”. En plein centre-ville s’élèvent des immeubles en béton qu’il qualifie d’“usines à donner cours”. Toutes les heures, un nouvel enseignant entre dans le local et commence à parler d’un sujet donné.

Peter Hinssen: “Notre système d’enseignement n’est plus adapté à la réalité. OK, on a besoin d’une base, et jusqu’à un certain âge on a peut-être besoin de structure, de discipline, mais notre société évolue à un rythme incroyable. Il est grand temps de réfléchir aussi à notre enseignement. Il est subdivisé en silos. Cette compartimentation ne fonctionne plus. Je pense que nous devons revoir fondamentalement certaines choses.”

“Quels emplois seront encore pertinents à l’avenir? Je l’ignore. Mais je sais que les entreprises qui sont performantes dans notre environnement en évolution rapide sont les entreprises agiles. Les Google de ce monde emploient des personnes créatives et flexibles. C’est là, selon moi, que réside le cœur du problème. Le système d’enseignement européen ne stimule pas assez la créativité, la passion et la curiosité. Le diplôme n’a plus aucune importance dès lors qu’on est incapable de rebondir ou qu’on ne possède aucune agilité mentale.”

Le diplôme n’a plus aucune importance dès lors qu’on est incapable de rebondir ou qu’on ne possède aucune agilité mentale.

Peter Hinssen, nexxworks

Luc Sels: “Contrairement à ce que l’on pense souvent, l’obtention d’un diplôme supérieur ne cesse de gagner en importance. C’est d’ailleurs logique. Plus les diplômés de l’enseignement supérieur sont nombreux, moindres sont les chances de ceux qui n’ont pas ce ticket d’entrée sur le marché du travail. En outre, les études universitaires ne consistent pas uniquement à faire le plein de connaissances. On y acquiert des compétences cruciales telles que l’esprit critique et d’analyse, la communication orale et écrite, la capacité à résoudre des problèmes, le sens des responsabilités et la réflexion éthique. Des compétences de plus en plus incontournables sur le marché du travail.”

“Nous devons investir encore plus dans l’enseignement actif, axé sur l’expérience, dans le cadre duquel les étudiants apprennent et se développent activement au lieu d’écouter et de traiter des informations. Cela peut prendre plusieurs formes: exercices en ligne, nouvelles formes de travail de groupe, cocréation, etc. La technologie d’enseignement moderne a repoussé de nombreuses limites en peu de temps. Nous devons davantage y faire appel.”

2 Les universités belges ne sont pas prêtes à affronter l’onde de choc disruptive de la numérisation, du moins en matière de transfert de connaissances. Elles investissent trop peu dans un enseignement interactif en ligne, comme le font par exemple Harvard et Stanford. Il est urgent de travailler à d’autres méthodes de transfert des connaissances.

Peter Hinssen: “On observe effectivement une ouverture beaucoup plus grande à ce type de plateformes aux États-Unis. Les meilleurs profs des meilleures universités du monde proposent gratuitement leurs cours sur Coursera. La plateforme accueille des millions d’étudiants du monde entier qui suivent ainsi un cours du MIT, de Stanford ou de Harvard. C’est totalement gratuit et si vous voulez l’accréditation en fin de parcours, il ne vous en coûte que 50 dollars par cours. C’est révolutionnaire.”

Luc Sels: “Nous accusons peut-être un léger retard en matière d’offre d’enseignement numérique sous la forme de Massive Open Online Courses (MOOC), les collèges en ligne destinés au grand public. Mais nous le rattrapons à toute vitesse. Dans ce domaine, il n’est pas nécessaire de réinventer l’eau chaude. La KUL participe à la plateforme numérique edX du MIT et de Harvard, qui autorise une collaboration avec des institutions partenaires internationales considérablement plus avancées dans ce domaine.”

“Plus près de nous, je crois au support numérique pour l’enseignement sur sites multiples. La KUL s’étend sur 14 campus. Grâce à la technologie, un professeur peut donner un cours virtuel simultanément à Courtrai et à Bruges, avec un accompagnateur dans le local de classe. Et la technologie peut être intéressante pour les examens en ligne, pour un meilleur accompagnement des élèves et des professeurs, et lorsqu’il s’agit de proposer des exercices complexes aux étudiants.”

3 L’enseignement supérieur n’a plus beaucoup de sens. Il est préférable d’apprendre un métier sur le tas, à condition de ne jamais cesser d’apprendre tout au long de sa carrière, avec l’assistance de professionnels. L’apprentissage tout au long de la vie est la réponse à l’évolution rapide de notre société.

Luc Sels: “À peine 8% de nos étudiants ont plus de 30 ans. À l’UCLA et à Berkeley, les plus de 30 ans sont désormais majoritaires. Nous n’y arriverons pas à court terme, mais je suis convaincu que nous devons faire de la formation permanente un produit-clé de l’enseignement supérieur, comme c’est le cas dans certains États américains. L’apprentissage tout au long de la vie ne remplacera pas le diplôme mais viendra s’y greffer.”

À peine 8% de nos étudiants ont plus de 30 ans. Alors qu’à l’UCLA et à Berkeley, les plus de 30 ans sont désormais majoritaires.

Luc Sels, KU Leuven

“Pour cette mission, nous ne nous tournons pas seulement vers l’État pour un financement supplémentaire: nous envisageons des formules de collaboration avec le secteur privé. Je remarque que certaines fédérations patronales sont impatientes de mettre sur pied davantage de formations continues avec les universités qui disposent de l’expertise nécessaire. Cette demande est aussi très marquée dans les soins de santé. Mais nous devons éviter de créer une suroffre.”

Peter Hinssen: “L’apprentissage tout au long de la vie est effectivement essentiel. La formation continue et le recyclage seront les défis des années à venir. Des débâcles telles que le licenciement de milliers de travailleurs par une banque comme ING, parce qu’elle n’en a plus l’utilité, c’est dramatique. Et pour financer cette formation permanente, nous pouvons peutêtre raccourcir légèrement notre formation de base – ne plus aller à l’unif de 18 à 24 ans – mais par exemple prévoir un recyclage tous les cinq à sept ans.”

“Dans le même ordre d’idée, je crois aux partenariats et à la cocréation avec les entreprises. Elles sont nettement plus au fait des réels besoins du marché du travail, et captent plus rapidement les signaux indiquant la direction que doit prendre l’enseignement.”

4 L’enseignement doit stimuler l’esprit d’entreprise de toutes les manières possibles. Fonder une entreprise (quitte à ce qu’elle fasse faillite) est beaucoup plus instructif que de décrocher un diplôme d’enseignement supérieur. Les faits, les connaissances générales ne permettent plus de se distinguer.

Luc Sels: “À Louvain, l’entrepreneuriat s’est longtemps, peutêtre trop longtemps, limité à l’entrepreneuriat académique, aux professeurs-entrepreneurs. Ces dernières années, nous l’avons étendu aux étudiants et cela fonctionne. Depuis 2014, nous avons impliqué 400 jeunes dans 135 petites entreprises débutantes d’étudiants, qui ont déjà récolté plus de 14 millions d’euros en capitaux et emploient 100 collaborateurs. Les étudiants- entrepreneurs ne proviennent d’ailleurs pas tous des formations les plus évidentes, comme les sciences de gestion et les sciences appliquées, mais aussi du droit et des lettres.” Peter Hinssen: “À plus long terme, il faudra éviter de verser dans l’excès concernant les start-up, de gâter nos jeunes entrepreneurs au point de les étouffer. Ils doivent être capables de s’en sortir eux-mêmes.”

Luc Sels: “Mais sans tomber dans une individualisation trop poussée. Nous voulons surtout veiller sur ceux que nous connaissons personnellement, mais la solidarité générale au sein de la société reste importante, y compris pour lutter contre les inégalités. La technologie et la numérisation doivent également être exploitées afin de créer davantage de prospérité et de bien-être.”

Peter Hinssen: “Absolument! Nulle part au monde on ne trouve plus de millionnaires que dans la Silicon Valley, et pourtant, chaque fois que je m’y rends, je suis impressionné par la pauvreté terrible qui y règne. C’est le contraire en Chine, où l’on pense de manière trop collective. Donnons une teinte européenne à la transformation numérique de notre société, et cherchons un équilibre entre l’individualisme et la solidarité.”

24/10/2018