La force du nombre

La foule a toujours deux visages. Une foule de supporters très en voix peut pousser son équipe à se dépasser. Même pendant une minute de silence, ce groupe de personnes peut faire forte impression. Dans les deux cas, l’impact dépasse celui de la somme des supporters individuels. Ceci dit, il n’en faut pas beaucoup pour que cette même masse de supporters se manifeste moins positivement, des chants d’insultes aux explosions de violence. Les groupes d’individus sont capables du meilleur mais aussi, hélas, du pire. De collaborations, d’échanges d’idées et de motivations d’une part, de comportements bassement grégaires d’autre part. La foule a souvent été le catalyseur de bouleversements ou d’événements importants.

Pensez à la chute du mur de Berlin ou à la lutte pour les droits civiques aux États-Unis: autant d’exemples de la force positive de la masse. Mais rappelez-vous également du Cambodge, du Rwanda ou de l’Allemagne nazie, et voyez ce qui s’est passé quand la foule s’est changée en meute… La foule joue également un rôle dans l’économie. Charles Mackay regrettait surtout la perte de la capacité de réflexion. C’est ce qu’il décrit en 1841 dans son livre Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds.

Les exemples les plus connus? La crise du cours de la tulipe, les procès en sorcellerie, les sectes et les croisades. La foule devient un troupeau de moutons aveugles avançant vers un seul but. Dans l’histoire économique récente, les crises financières de début 2000 et 2008 peuvent être considérées comme l’archétype d’un comportement grégaire. Une vision en apparence totalement opposée à celle exposée par James Surowiecki dans son livre The Wisdom of Crowds (2004). Il y décrit la manière dont un groupe de personnes arrive souvent à de meilleures conclusions ou appréciations que les membres individuels dudit groupe, même les plus brillants. L’exemple typique est celui du boeuf au marché au bétail. Les visiteurs avaient été invités à estimer le poids de l’animal.

Résultat? L’estimation moyenne du groupe était plus précise que celles des experts. Friedrich Hayek aboutit à une conclusion comparable dans sa théorie des marchés: tous les participants anonymes au marché disposent collectivement d’une masse de connaissances qu’aucune instance ou personne ne pourra jamais accumuler. Les technologies de communication modernes facilitent l’exploitation de la sagesse des foules. Les idées et connaissances circulent rapidement et simplifient la collaboration. La foule aura toujours le potentiel de se transformer en troupeau de moutons. N’oublions cependant pas qu’elle offre également de magnifiques possibilités de prospérité et de progrès. Deux visages.

Peter De Keyzer, économiste en chef de BNP Paribas Fortis

24/06/2015