Notre pensée défaillante

processus décrits ou des effets de leurs recherches sur l’homme et la nature. Ce n’est pas le cas de Daniel Kahneman et d’Amos Tversky, lauréats du prix Nobel d’économie 2002. Ils ont consacré leur carrière académique à l’étude de l’homme faillible. L’homme qui croit être rationnel, mais se laisse piéger par son cerveau instinctif…

Daniel Kahneman a résumé trois décennies de recherches dans un ouvrage magistral – et particulièrement accessible : « Thinking, Fast and Slow ». Traduit en français sous le titre « Système 1/Système 2 : Les deux vitesses de la pensée », ce livre aborde la question de l’homme qui croit ne faire que des choix rationnels et pondérés. En réalité, sa pensée défaillante ne cesse de le tromper. Cette conclusion n’est pas sans conséquences. La plupart des dirigeants politiques, des consommateurs, des épargnants et des investisseurs – et les modèles économiques qui décrivent leur comportement – se fondent sur le principe que l’homme agit rationnellement. Qu’il peut comparer des coûts, des revenus, des probabilités de gains ou de pertes, ou un horizon temporel.

En réalité, ce n’est absolument pas le cas. Prenez la stratégie de la « loss aversion » c’est-à-dire de l’aversion à la perte. Au fil des siècles, l’être humain a été conditionné biologiquement et psychologiquement à éviter autant que possible les expériences négatives, plus encore qu’à rechercher autant que possible les expériences positives. Sur une photo de visages heureux, on identifiera rapidement celui qui fait la moue. Plus rapidement, d’ailleurs, qu’un sourire sur une photo remplie de visages fermés. Dans un portefeuille de placements, un gain de 1.000 euros et une perte de 1.000 euros se compensent sur le plan mathématique, mais pas pour les sentiments humains qui les accompagnent. L’euphorie engendrée par un gain de 1.000 euros est moins intense que le stress consécutif à la perte de 1.000 euros. Qu’est-ce que cela signifie ? Que, souvent, le comportement des êtres humains est plus porté par la volonté de minimiser les pertes que par l’ambition de maximiser les gains.

Pour illustrer sa théorie, Kahneman s’est penché sur le golf. Lorsqu’un golfeur réussit à rentrer sa balle en respectant le nombre de coups prévus, on dit qu’il réalise un « par ». Quand il a besoin de coups supplémentaires, il est « au-dessus du par » et essuie une perte. S’il a besoin de moins de coups, il est « en dessous du par » et enregistre un gain. Selon la théorie de l’aversion à la perte, les golfeurs devraient faire plus d’efforts pour éviter d’être « au-dessus du par » que pour avoir le « par », parce qu’éviter des pertes apporte plus de satisfaction qu’un gain. L’analyse de 2,5 millions (!) de phases de jeu a confirmé cette hypothèse. La probabilité de réussite d’un golfeur moyen s’est avérée plus élevée s’il jouait pour éviter les pertes (« au-dessus du par ») que pour enregistrer un gain (« en dessous du par » ou « par »). On pensait que seules les qualités du golfeur déterminaient sa précision et sa probabilité de réussite; c’était sans compter sur sa rationalité défaillante.

Le livre est un enchaînement d’exemples instructifs et fascinants sur la façon dont l’être humain prend des décisions. De la manière dont l’intuition dicte à un pompier quand il doit quitter une maison en feu à la manière dont les gens font une estimation fondamentalement différente des risques identiques liés à une opération. Tous ces exemples passionnants rendent ce livre non seulement très accessible, mais aussi particulièrement applicable. « Système 1/Système 2 » est indispensable pour connaître les moteurs de l’être humain, qu’il soit décisionnaire ou politicien, consommateur ou investisseur.

17/12/2013