Lutte contre la pauvreté : ne négligeons pas l’épargne

Ce n’est pas parce qu’on gagne moins de deux dollars par jour qu’on n’a pas besoin d’épargner. Au contraire, l’épargne est essentielle pour les démunis. Pour nous qui disposons d’un compte bancaire et d’un compte d’épargne, il est difficile d’imaginer la vulnérabilité de ceux qui n’ont pas accès à ces services. Prenons l’exemple des bidonvilles de Mumbai ou de Lagos. Les revenus de leurs habitants sont généralement inférieurs au seuil de pauvreté, ces fameux deux dollars par jour. Quand ils gagnent quelques deniers, ils n’ont aucun endroit sûr où les déposer. Alors ils cachent cette petite cagnotte dans leur cahute, où elle leur est souvent dérobée, quand elle ne part pas en fumée. En conséquence, ils se résignent à recourir aux services des « requins » des bidonvilles, qui leur proposent de veiller sur leurs infimes économies en contrepartie d’une compensation excessive. Une épargne un tant soit peu sécurisée s’assortit donc d’un intérêt négatif. Aider ces personnes très défavorisées à accéder à l’épargne est absolument nécessaire : cela leur permet de compenser l’irrégularité de leurs revenus, de faire un peu mieux face aux imprévus (maladies, décès) et aux frais ponctuels (scolarité…). Une institution financière (en l’occurrence, de microfinance) fiable, qui leur offre un compte d’épargne sûr, si possible rémunéré et accessible, leur facilite considérablement l’existence et peut même leur permettre une vie meilleure. Car l’épargne est un levier pour ceux qui veulent entreprendre : grâce à elle, ils obtiendront plus facilement un crédit pour financer et développer leur petite entreprise. L’épargne, même si elle porte sur des montants à nos yeux dérisoires, représente une base structurelle fondamentale pour stabiliser les revenus et améliorer concrètement l’existence. C’est pour cela qu’en tant que spécialistes de la microfinance, nous soutenons les institutions de microfinance fiables qui proposent des produits d’épargne à leurs clients. Notre conviction ? L’épargne est, plus que le crédit, l’outil indispensable du développement et sa condition préalable, car c’est l’inverse de la consommation : c’est la source du financement de l’investissement et donc de la prospérité future. Une vérité que l’on vérifie aussi chez nous. Quand j’étais en première primaire, dans les années 1960, l’école organisait des collectes d’épargne hebdomadaires sur des livrets d’épargne de la CGER. Une démarche que l’on peut trouver paternaliste, mais qui avait le mérite d’inculquer les bases d’une instruction financière. De nos jours, la publicité pousse les plus démunis à la consommation.Des institutions financières irresponsables – et impitoyables – leur accordent des crédits à la consommation très onéreux, accentuant leur précarité. Pourtant, l’existence d’une épargne responsable, accessible à tous, est un outil essentiel de la lutte contre la pauvreté. Elle doit donc être encouragée activement, tant chez nous que dans les pays en développement.

Loïc De Cannière

Directeur d’Incofin, gestionnaire de fonds de microfinance

23/12/2013