L’éducation financière pour activer l’épargne

Que peuvent espérer les épargnants et les investisseurs ? Comment ramener le monde économique et financier dans des eaux plus calmes ? Cinq spécialistes confrontent leur vision.

Les connaissances financières de nombreux épargnants et investisseurs laissent à désirer. Tout commence sur les bancs de l’école, laquelle ne prête guère attention aux choix financiers que nous serons tous amenés à faire plus tard. Il en résulte des attentes irréalistes concernant les rendements liés aux produits d’épargne et d’investissement. Une mauvaise compréhension des risques empêche également le reflux vers l’économie réelle des énormes montants parqués sur les comptes d’épargne. L’éducation financière et la connaissance des stimulants fiscaux destinés à encourager l’investissement en capital-risque sont donc deux ingrédients indispensables à la reprise économique. C’est l’une des conclusions de cette table ronde à laquelle ont participé cinq experts chevronnés : Koen De Leus (Senior Economist à la KBC), Frank De Mol (rédacteur en chef adjoint de la revue financière L’Investisseur), Philippe Gijsels (Chief Strategy Officer chez BNP Paribas Fortis), Philippe Janssens (administrateur délégué de la Stadim, une société de conseil immobilier) et Jos Walravens (administrateur délégué de la VFB, la fédération flamande des investisseurs).

Les taux restent désespérément bas et les épargnants recherchent plus que jamais un surcroît de rendement. Cette situation est-elle encore saine ?

De Leus : « En maintenant les taux si bas, la Banque centrale européenne essaie d’inciter à consommer ou à investir dans des placements plus risqués, afin de remettre l’économie sur les rails. Les investisseurs qui recherchent un rendement plus élevé n’ont en effet pas d’autre choix que d’investir dans des placements plus risqués, comme des actions ou des obligations à haut rendement des pays émergents. »

Gijsels : « En dépit des injections de montants faramineux dans le système financier, l’inflation ne décolle pas. C’est actuellement le plus gros problème, car sans inflation, il n’est pas possible d’activer l’épargne et de la transférer vers l’économie réelle. C’est logique : vu la faiblesse de l’inflation, les rendements réels restent positifs malgré les taux bas. Les cours de certaines catégories d’actifs comme l’immobilier et les actions subissent une forte pression haussière, mais les prix demeurent stables dans l’économie réelle. Et cela me fait un peu peur, car il est impossible de dire si on se dirige vers un monde inflationniste ou déflationniste. »

Walravens : « C’est pour cela qu’il faut être très attentif à ne pas basculer d’un extrême à l’autre, en convertissant d’un coup l’épargne en place ments très risqués. Il est important d’activer l’épargne, mais il ne faut pas cultiver une trop grande prise de risques. Il ne faut pas perdre de vue qu’entre les comptes d’épargne et les placements spéculatifs, il subsiste une voie médiane : achat de sa propre maison, investissement dans des fonds de placements à capital garanti, voire des produits plus risqués comme les actions. »

Les taux bas ne suffisent pas pour faire refluer l’immense capital d’épargne dans l’économie réelle. Quelles mesures faudrait-il prendre pour activer l’épargne ?

De Leus : « En accordant davantage d’incitants fiscaux en faveur du capital en actions, l’État stimulerait l’esprit d’entreprise. Plus d’entreprises, c’est plus de concurrence et plus d’innovation, et donc plus de productivité. Et c’est crucial, parce qu’à l’avenir, notre croissance économique dépendra encore plus qu’aujourd’hui de notre capacité à améliorer notre productivité. Avec le vieillissement, la population active à même de soutenir cette croissance ne s’accroît plus. »

Walravens : « Je plaide en faveur d’une version dépoussiérée de la loi Cooreman-De Clercq. Cette loi, qui date de 1982, stimulait l’achat d’actions belges en y associant un avantage fiscal, ce qui avait engendré un boom économique. Naturellement, il est impossible d’introduire cette loi sous la même forme qu’à l’époque, ne serait-ce que parce que les banques sont désormais liées par le profil de risque de leurs clients. C’est pourquoi il serait judicieux d’élargir l’avantage fiscal, de ne pas le concentrer sur les actions, mais d’y inclure aussi les fonds et obligations belges, par exemple. Quoi qu’il en soit, on ne peut nier qu’une augmentation des investissements en actions est une bonne manière de relancer l’économie. Tant nos entreprises que notre économie en ont vraiment besoin. Et en fin de compte, l’investisseur en tirera également profit. »

Janssens : « Il faut cependant replacer le succès de la loi Cooreman- De Clercq dans son contexte. À l’époque, l’indice de la Bourse de Bruxelles se trouvait à un niveau plancher, alors que les taux record que l’on avait atteints commençaient à baisser lentement. »

Les perspectives offertes par les marchés d’actions ne sontelles pas suffisamment positives pour pousser les épargnants à y investir ?

Gijsels : « La situation me semble tout de même très semblable à celle qui prévalait en 1982. Il est vrai que les taux sont très bas aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas à l’époque. Toutefois, la valorisation des actions est tout de même un peu meilleure qu’à d’autres époques de crise. C’est pourquoi je suis convaincu que le moment n’est pas inopportun pour investir en actions. Tant le S&P américain que le Dax allemand ont déjà atteint un record historique. Le Bel20 en est encore très loin, mais il faut surtout y voir la conséquence de la composition de l’indice. J’ai donc vraiment le sentiment que la machine est en route et que nous évoluons vers une période nettement plus profitable que ces treize dernières années. »

De Mol : « Ceci étant dit, il faut aussi tenir compte du fait que les gains les plus importants sont toujours réalisés dans la phase initiale d’une hausse. Une grande partie du chemin a déjà été parcouru. Cela ne signifie pas pour autant que nous soyons négatifs vis-à-vis des actions. Nous pensons que les transferts financiers au profit des Bourses vont se maintenir pendant encore un certain temps. »

Pourtant, les investisseurs restent très réticents vis-à-vis des actions et leur préfèrent toujours les obligations. Font-ils une mauv aise estimation des risques liés à leur choix d’investissement ?

Walravens : « Aujourd’hui, de nombreuses entreprises sont exemptes de dettes. Mieux : leur trésorerie déborde. C’est une différence gigantesque par rapport aux années 80. La qualité des actions s’est donc substantiellement améliorée depuis cette époque. C’est une garantie importante pour les investisseurs, et il faut le leur dire. Aujourd’hui, on voit beaucoup d’entreprises sortir leurs actions de la Bourse, puis émettre une obligation à laquelle les investisseurs souscrivent massivement. Mais dites-moi la différence entre l’action et l’obligation, puisque cela reste la même entreprise ? Pourtant, les investisseurs considèrent que l’obligation est un placement plus sûr. De plus, sa quête d’un rendement plus élevé l’oriente souvent vers des obligations de second rang, qui sont bien plus risquées que les actions. »

De Mol : « Les investisseurs oublient souvent que la perception du risque d’un actif peut évoluer. Avant, les obligations publiques étaient vues comme dénuées de risque, mais aujourd’hui, l’image qu’elles véhiculent est très différente. »

Gijsels : « Je vois trop souvent des investisseurs adapter leur profil de risque en fonction des circonstances. Ils achètent beaucoup d’actions lorsque la Bourse va bien, pour ensuite les revendre dès que la situation se détériore. C’est précisément pour cela qu’il est extrêmement important, pour un banquier, de leur rappeler sans cesse leur profil de risque initial. Et il n’est pas toujours facile de faire passer ce message, car il impose de freiner ou d’encourager son client au moment précis où il a tendance à faire le contraire. Pour autant, il est crucial de garder ce profil de risque à l’oeil. Ceux qui investissent en actions savent qu’ils connaîtront également des moments où la Bourse sera un peu moins performante. Ce sera alors une occasion d’acheter à meilleur compte. En fait, il ne devrait être permis de modifier un profil de risque qu’avec l’âge ou en prévision d’un gros héritage. »

Est-on suffisamment réaliste concernant les rendements que l’on peut attendre des produits d’épargne ou d’investissement ? Selon notre enquête, un épargnant souhaite un rendement de 4,4% et un investisseur exige 5,5%.

De Mol : « Les rendements attendus par les épargnants ne sont pas réalistes. On peut en partie expliquer ce phénomène par le contexte historique, car ce sont des rendements qui étaient effectivement possibles dans le passé. Pourtant, l’époque a changé et les épargnants doivent s’adapter aux conditions actuelles. Et il ne faut pas oublier que le taux réel, après correction de l’inflation, se trouve à son niveau le plus élevé de ces trois dernières années. Naturellement, les taux affichés ne le montrent pas. »

Walravens : « Ceci prouve à nouveau la nécessité de mieux éduquer les épargnants et des investisseurs, afin qu’ils prennent conscience de ce qu’est un rendement réaliste. Cet effort d’éducation leur permettra également de mieux comprendre que le cash qu’ils détiennent massivement comporte un certain risque. J’espère que nous ne connaîtrons jamais de telles situations, mais ce qui s’est passé en Grèce et à Chypre l’a prouvé. »

Gijsels : « Les banques ne doivent pas seulement donner des informations sur les produits, mais aussi sur la manière dont l’inflation grignote l’épargne. Fondamentalement, c’est un sujet qui devrait être abordé dès le secondaire. Aujourd’hui, c’est très peu le cas, alors que ces principes financiers devraient faire partie de l’enseignement de base. Cela faciliterait également le dialogue entre le client et sa banque, qui pourrait construire son discours sur des connaissances acquises. »

L’un des conseils transmis de génération en génération dans notre pays est que l’immobilier est toujours un bon investissement. Est-il réellement la valeur refuge que de nombreuses personnes voient en lui ?

De Leus : « L’achat de sa propre habitation reste le meilleur placement, mais je ne conseillerais pas à ceux qui ont peu d’autres actifs d’investir davantage dans l’immobilier. Nous estimons que l’immobilier belge est survalorisé d’environ 10%. Naturellement, c’est encore très acceptable, mais dans leur quête de rendements plus élevés, on voit de plus en plus d’épargnants se tourner vers ce segment. Tôt ou tard, cette légère survalorisation va s’amplifier, au point qu’une correction brutale sera finalement inévitable. »

Janssens : « Je ne suis pas d’accord. Dans notre pays, celui qui achète un bien immobilier le fait traditionnellement dans une optique de long terme. Et ce, en raison des droits d’enregistrement élevés qui pèsent sur le rythme des reventes. Par conséquent, l’immobilier belge est fondamentalement de meilleure qualité. Pour ceux qui gèrent intelligemment leur portefeuille immobilier, le rendement s’établit à environ 4,5% sur base annuelle. C’est suffisant pour satisfaire aux besoins de retraite de beaucoup de gens, sans devoir consommer de capital. »

Les Belges espèrent maintenir leurs revenus à niveau après leur retraite, mais aujourd’hui, ils ne sont que 43% à cotiser à un plan d’épargne pension. Est-ce une occasion manquée ?

De Mol : « De nombreuses personnes n’ont manifestement pas conscience du rendement de l’épargne pension malgré les mesures prises ces dernières années. Nous parlons tout de même d’un rendement annuel moyen d’environ 7% depuis 1989, sans tenir compte de l’avantage fiscal. De plus, c’est un investissement régulier, à la fois en actions et en obligations. Vous achetez donc des actifs, quel que soit le sentiment qui règne sur les marchés financiers. C’est là que réside le véritable avantage de l’épargne pension. »

Walravens : « Que l’épargne pension n’ait pas plus de succès est incompréhensible. Je ne serais pas étonné que ceux dont la surface financière est la plus étroite – c’est-à-dire ceux pour qui l’épargne pension a été conçue au départ – soient également ceux qui cotisent le moins. En tant que banquier, vous devez pouvoir convaincre ces personnes de l’importance de l’épargne pension, mais la mission n’est pas évidente parce que beaucoup de clients passent à leur agence qu’une fois par an tout au plus. »

Cela ne signifie-t-il pas que quelque chose a changé dans la manière dont les banques prodiguent leurs conseils en matière de placement ?

De Leus : « Il règne toujours une forte aversion au risque. La crise est encore fraîche dans les mémoires. C’est pourquoi les banques doivent se montrer encore plus proactives. Les clients n’attendent pas seulement des propositions d’investissement à intervalles réguliers : ils sont aussi à la recherche d’informations leur permettant de prendre des décisions en toute connaissance de cause. Et les banques doivent non seulement donner davantage de conseils, mais aussi communiquer de manière très transparente sur les risques inhérents à un placement. Beaucoup de chemin a déjà été parcouru, mais il y a encore des marges d’amélioration. »

Walravens : « C’est vrai que les banques doivent se montrer plus proactives. Mais il faut reconnaître que leur clientèle adopte une attitude très attentiste. La crise n’est pas encore suffisamment digérée pour mettre sa situation patrimoniale globale sur la table. De ce fait, l’épargnant reçoit souvent un conseil qui n’est pas conforme à la composition de son portefeuille. On ne peut pas le reprocher aux banques, qui ne peuvent se baser que sur des informations partielles. Les banques doivent avant tout s’atteler à regagner la confiance de leurs clients. »

10/12/2013