La psyché de l’investisseur

Épargnants et investisseurs ne prennent pas toujours des décisions rationnelles. Nous nous comportons souvent comme des moutons de Panurge qui se laissent guider par l’hystérie des masses et notre propre psychologie.

«En matière d’investissement, il arrive fréquemment que les investisseurs ignorent l’impératif de diversification de leurs placements, car ils se concentrent sur les valeurs à succès du passé. Généralement, leur portefeuille de placement n’est qu’une accumulation de hasards surannés, sans qu’on y trouve trace d’une planification financière systématique. » C’est ce qu’affirme Werner De Bondt, professeur depuis 2002 à la DePaul University de Chicago. Ce Belge, qui réside depuis plus de 30 ans aux États-Unis, est considéré, au même titre que Richard Thaler, comme l’un des pères de la « behavioral finance ».

La finance comportementale est une branche de l’économie qui se concentre sur la manière dont sont prises les décisions financières. Si l’économie traditionnelle est fondée sur le postulat que tous les êtres humains posent des choix rationnels, la pratique démontre que nous restons des êtres soumis à des ressorts psychologiques qui ne se traduisent pas toujours par les meilleures décisions financières. « Notre intuition financière est très fragile et peut se montrer faillible. La science comportementale étudie les moments où notre propre psychologie nous place sur la mauvaise voie », explique Werner De Bondt.

Comment un économiste comportemental perçoit-il la crise économique et financière que nous vivons ?

De Bondt: « Avant la crise, de nombreux acteurs économiques faisaient preuve d’une grande témérité, l’inclination aux risques était grande. Cet état d’esprit était dominant : il concernait à la fois le secteur immobilier, inspirait le reconditionnement et la revente de crédits hypothécaires et même la manière dont les banques se finançaient, à partir de capitaux nettement insuffisants. Une atmosphère identique régnait en Europe. Voyez par exemple l’écart minime entre les taux des obligations d’État allemandes et grecques avant la crise. Aujourd’hui en revanche, il est impossible d’obtenir un emprunt hypothécaire, les banques doivent satisfaire à des exigences de capital à peine réalisables et le différentiel entre le taux allemand et le taux grec atteint des proportions inédites. L’être humain a tendance à surréagir, et la témérité qui prévalait il y a quelques années s’est transformée en prudence excessive. »

 Les acquis en matière de science comportementale peuvent- ils nous éviter de nouvelles crises ?

De Bondt: « Je suis de plus en plus pessimiste à ce propos. Au cours de mes trente années de carrière, j’ai vu tellement de bulles se former, puis éclater. La crise en Amérique latine, la bulle asiatique, la bulle Internet, la flambée immobilière ne font qu’illustrer la manière dont fonctionne le monde. L’économie comportementale peut être utile pour comprendre ce qui se passe, mais restons réalistes : seul un nombre réduit de personnes maîtrisent ces théories, alors que les marchés financiers sont mus par des centaines de millions de personnes qui ne sont pas des économistes. Résultat : le marché navigue d’une bulle à l’autre. Dès qu’une bulle éclate, les gens se demandent où investir leur argent : ils sont clairement focalisés sur le court terme, même lorsqu’ils prennent des décisions d’investissement à long terme. L’instinct de joueur est énorme et la tentation d’obtenir des gains rapides exerce un attrait immense. »

Comment se fait-il que nous retombions sans cesse dans le même piège ?

De Bondt: « Nous ne tirons pas les enseignements du passé, parce que nous croyons bien le comprendre. A posteriori, tout semble toujours très logique. En 1915 et 1916 par exemple, une victoire allemande était encore plausible. À présent que nous savons comment ça s’est terminé, nous ne sélectionnons que les faits qui corroborent cette issue finale connue. En fin de compte, nous ne retenons que le scénario qui s’est réalisé ; personne ne s’intéresse aux autres scénarios, qui ne se sont pas concrétisés.

Qu’est-ce qui pousse les épargnants et les investisseurs à commettre toujours les mêmes erreurs ?

De Bondt: « Nous pensons en termes de stéréotypes et nous essayons de placer tout ce qui nous arrive dans le même cadre mental. Pour peu qu’il existe des similitudes superficielles, nous les amplifions et mettons rapidement un événement sur le même pied qu’un autre. Cette tendance s’observe également chez les investisseurs. Ils peuvent très rapidement voir une nouvelle Apple dans une entreprise dont ils n’avaient jamais entendu parler, du moment qu’il existe quelques vagues points communs. Et il ne faut pas sous-estimer notre instinct grégaire. Plus on trouve de personnes qui gagnent beaucoup d’argent avec certains actifs, plus ces actifs seront convoités. On l’observe à nouveau aujourd’hui. De nombreuses personnes ont encore peur de la Bourse, mais elles se sentent poussées à y revenir parce que les cours des actions ont beaucoup augmenté ces deux dernières années. Ces investisseurs craignent surtout de laisser passer une opportunité. Les bonnes performances récentes les incitent à croire que les actions vont poursuivre leur ascension. »

L’investisseur peut-il faire abstraction de sa propre psychologie ?

De Bondt : « C’est difficile, mais il est possible d’éviter ces pièges en recourant à une stratégie d’investissement systématique, à appliquer de manière presque mathématique. Votre système ne doit pas être parfait, mais il doit être mis en oeuvre de manière cohérente sur le long terme. »

Quelle forme peut prendre cette stratégie ?

De Bondt : « Pour commencer, vous pouvez limiter l’univers d’investissement aux très grandes entreprises, pour ensuite allouer plus de poids aux entreprises qui n’ont pas été performantes ces trois à cinq dernières années. Je pense notamment aux entreprises d’une envergure telle que la faillite est très peu vraisemblable, mais dont l’action a été lourdement impactée par les mauvaises nouvelles de ces dernières années. Il y aura toujours des catastrophes si vous achetez de grands perdants. Ceci étant dit, les entreprises qui survivent se montreront beaucoup plus performantes et pourront rapporter beaucoup d’argent dans un large portefeuille de placement. Ce n’est pas une stratégie facile, psychologiquement parlant. C’est bon pour votre rendement, pas pour votre sommeil. »

WERNER DE BONDT VOUS CONSEILLE LA LECTURE DES CES OUVRAGES RELATIFS À LA FINANCE COMPORTEMENTALE

  • Hersh Shefrin, Beyond Greed and Fear. Understanding Behavioral Finance and the Psychology of Investing. (Oxford University Press)
  • Robert Shiller, L’exubérance irrationnelle. (Valor)
  • Adam Szyszka, Behavioral Finance and Capital Markets. How Psychology Influences Investors and Corporations. (Palgrave Macmillan)
  • Urs Staeheli, Spectacular Speculation. Thrills, The Economy and Popular Discourse. (Stanford University Press)
  • William Forbes, Behavioural Finance. (Wiley)
17/12/2013