Tout est une question de mentalité

Nous passons trop de temps à gérer le progrès au lieu de lui donner forme. Telle est l’opinion de Frederic Lhostte. Il dirige Sixdots, une start-up active dans les paiements via smartphone. Une interview réalisée par Peter De Keyzer, Chief Economist de BNP Paribas Fortis.

« La première chose que je fais le matin, c’est jeter un coup d’oeil sur l’écran de mon smartphone. Je parie que vous faites la même chose. Que cette attitude soit saine ou pas, elle en dit long sur la manière dont la technologie a changé notre vie. » Frederic Lhostte sourit à la vue de mon regard coupable. « Les gens adoptent les nouvelles technologies beaucoup plus rapidement qu’avant », confirme le Managing Director de Sixdots, une jeune entreprise qui a développé un portefeuille numérique grâce au financement de BNP Paribas Fortis et Belgacom, notamment. « Une innovation comme le téléphone a eu besoin de plusieurs décennies pour atteindre les 100 millions d’utilisateurs. Le site du réseau social Facebook y est parvenu en quatre ans. » La concurrence est vive dans ce monde en évolution rapide. Y compris pour Sixdots, qui doit affronter plusieurs grandes enseignes du secteur. Pour autant, Frederic Lhostte assure que son entreprise présente quelques atouts uniques. «Toutes les banques belges ont choisi de participer au projet Sixdots au lieu de développer leur système de paiement chacune de leur côté. Je ne pense pas non plus que les Belges soient prêts à confier leur argent à Google Wallet ou PayPal. »

Le commun des mortels semble en tout cas beaucoup plus ouvert aux innovations qu’auparavant.

Lhostte : « C’est exact. Il y a 20 ans, lorsque vous demandiez à l’homme de la rue s’il voyait l’utilité d’un téléphone mobile et s’il comptait en acheter un à l’avenir, vous obteniez des réponses très conservatrices. Aujourd’hui, presque tout le monde a entendu parler de l’iWatch ou de Google Glass et la plupart des gens se disent même intéressés. Les nouvelles technologies sont « cool ». Pensez au site de musique en streaming Spotify ou au service de taxi Uber. Et tout le monde veut rouler en Tesla électrique. »

À l’exception de Spotify, qui est suédoise, toutes ces entreprises sont américaines. Il règne une culture de la concurrence très intense aux États-Unis : seules les meilleures idées survivent, et elles partent ensuite à la conquête de l’Europe. Pourquoi les mouvements inverses sont-ils si rares ?

Lhostte : « Nous voyons souvent la Silicon Valley comme la Lourdes de l’innovation, l’endroit où s’accomplissent les miracles. C’est dans nos têtes, cependant, que s’accomplissent les miracles – à condition d’avoir la mentalité adéquate. Au lieu d’adopter une attitude défensive – “nous devons nous préparer autant que possible à un avenir inconnu” –, nous devons penser de manière offensive. Comment pouvons-nous changer les règles du jeu au lieu de les subir ? » « Il faut en tout cas plus d’innovation en Europe si nous voulons préserver notre prospérité. Même les entreprises très rentables aujourd’hui pourraient se retrouver rapidement en danger si un nouveau concept débarqué des États-Unis révolutionnait leur business model. »

Je voudrais revenir sur ces différences culturelles. Prenez l’exemple du service de taxi Uber. Le réflexe politique belge a été de l’interdire.

Lhostte : « C’est un premier réflexe de protection des acteurs traditionnels, ainsi qu’une réaction au non-respect des règles de concurrence. Un autre exemple est celui de PayPal. Tant qu’ils travaillaient avec des cartes de crédit, il n’y avait aucun problème. Mais lorsqu’ils ont également voulu proposer des cartes de débit, ils sont devenus subitement “dangereux”. Les banques traditionnelles se sont cabrées. PayPal a résolu le problème en demandant à ses clients l’autorisation de retirer de l’argent de leurs comptes. »

Les grandes entreprises n’ont-elles pas une longueur d’avance sur les plus petites en matière d’innovation ?

Lhostte : « Pas nécessairement. L’innovation doit venir d’en bas. La réaction instinctive des grandes organisations est souvent de tourner le dos aux nouvelles idées, parce qu’elles ne s’inscrivent pas dans les procédures et structures existantes. Alors qu’il est précisément important de garder l’esprit ouvert. Soyez curieux et positif ; si l’idée s’avère mauvaise a posteriori, vous pourrez toujours l’abandonner. » « Le critère principal n’est d’ailleurs pas la taille, mais la vitesse, la réactivité. La technologie internet nous permet de travailler de manière plus efficace. C’est une bonne chose, mais cela relève toujours de la pensée défensive. Ceux qui sont en mode offensif saisissent les opportunités qui se présentent.»

En quoi Sixdots est-elle une entreprise offensive ?

Lhostte : « Nous offrons aux entreprises la possibilité de renforcer leurs contacts avec leurs clients. Mais ce sont elles qui décideront de l’application concrète. Nous posons les bases sur lesquelles elles peuvent développer des applications. » « De telles innovations peuvent bouleverser l’expérience du shopping. Non seulement un supermarché peut proposer des bons de réduction avant, après et même pendant la visite d’un client, mais l’ensemble du décompte à la caisse est optimisé. Le paiement, les bons, les éventuels chèquesrepas et l’ajout de points sur la carte de fidélité sont regroupés en une seule opération. Commerçant et consommateur gagnent ainsi beaucoup de temps à la caisse. Il suffit de confirmer une seule fois la transaction avec le code secret de Sixdots et tout est réglé. »

Pour terminer, pouvez-vous jeter un coup d’oeil dans votre boule de cristal ? Quelles sont les innovations qui auront le plus d’impact sur notre vie quotidienne au cours des années à venir ?

Lhostte : « Selon moi, c’est l’internet des objets, c’est-à-dire la connexion au web de toutes sortes d’appareils traditionnels, comme les réfrigérateurs et les voitures. Ce phénomène crée d’énormes possibilités. Par exemple, Google livre déjà des commandes du supermarché à domicile, tout en travaillant à une voiture entièrement automatique. Si vous assemblez ces deux pièces du puzzle, vous voyez immédiatement apparaître un nouveau business model. »

16/10/2014