Lixon, de père en fille

Quand Virginie Dufrasne, 29 ans, évoque son père Pierre-Maurice Dufrasne, 68 ans, on sent l’admiration qu’elle éprouve pour lui. Et sa fierté de prendre sa suite à la tête de Lixon, société carolo spécialisée dans la construction. La jeune femme utilise les outils et méthodes de sa génération, tout en revendiquant l’importance de conserver le caractère familial de l’entreprise.

«Une super bonne intuition ». L’expression revient souvent quand Virginie Dufrasne parle de son père. Est-ce parce qu’il a passé plus de 40 ans à diriger Lixon – succédant lui-même à son père, Pierre Dufrasne, aux commandes dès 1960 – et qu’il connaît le secteur de la construction comme personne ? Elle estime que cela joue, bien sûr, mais reste impressionnée par la capacité de son père à « flairer », parfois en quelques minutes, si un terrain est adapté, si un projet peut voir le jour.

« Je suis plus encline à rationaliser, en étudiant les caractéristiques d’un marché et en réalisant des études de marché. » Cela dit, elle le précise d’emblée : « Il n’y a pas de mauvaise ou de bonne façon. Les générations et les personnalités sont différentes, j’ai tendance à communiquer plus, à poser plus facilement des questions. » Elle évoque avec affection les « taiseux » qui travaillent à ses côtés. On n’est pas bavard dans la construction, milieu encore très masculin, peuplé d’ingénieurs. Entourée de directeurs sexagénaires, dont elle apprécie le savoirfaire, elle les décrit comme « plutôt introvertis ». « Ils ont du mal à donner systématiquement du feed-back, ne voient pas forcément l’utilité des évaluations, dont les plus jeunes sont, au contraire, très demandeurs. »

Génération informelle

Son père a été un patron « très respecté, parfois craint ; une fois qu’il a décidé, c’est comme ça ! ». Elle est issue d’une génération moins attachée à la hiérarchie, plus désireuse d’entretenir en permanence le dialogue, notamment via des groupes de travail étendus où tous les profils se côtoient, et où les échanges sont faciles. « J’apprécie que l’on puisse rester informel, que le personnel n’hésite pas à frapper à ma porte. Certains collaborateurs sont chez Lixon depuis 20 ou 30 ans, on les connaît très bien, c’est un aspect très agréable des entreprises familiales. Quand ils demandent un temps partiel, ou qu’ils traversent une période difficile, on les comprend et on les accompagne du mieux qu’on peut. » Bien sûr, en digne représentante de la « Génération Y », elle cite aussi, parmi ses caractéristiques, la rapidité, l’impatience, l’importance accordée à la technologie et au marketing. « J’ai fait moderniser le logo et le site de la société, et lancé toute une réflexion sur notre stratégie, mise en place à travers des groupes de travail spécifiques. » Cette génération a une certitude chevillée au corps : la mondialisation rebat toutes les cartes. Les ouvriers polonais, portugais, roumains sont devenus les concurrents directs des ouvriers de Lixon. L’époque où la société raisonnait à l’échelle de la ville et de la région est bien révolue. Le monde ne cesse de se complexifier, souplesse et adaptabilité sont indispensables à la survie. Les normes, de plus en plus exigeantes – environnement, isolation phonique, sécurité, personnes à mobilité réduite, etc. – aboutissent à des coûts de construction de plus en plus élevés et à des responsabilités accrues de l’entrepreneur-promoteur. « Auparavant, si un problème surgissait sur un chantier, on en discutait avec le maître d’oeuvre et les responsables pour parvenir à un consensus. Une poignée de main scellait l’accord, et tout rentrait dans l’ordre. Aujourd’hui, on en arrive très vite à la lettre d’avocat, ou à faire intervenir un juriste d’entreprise. Du coup, sur les chantiers, les techniciens doivent avoir quelques bases juridiques. En plus, du fait des normes, nous devons sans cesse mettre à jour les compétences des équipes. »

Méthodes «à l’ancienne»

Précisément, quand on a commencé à parler de normes environnementales dans la construction, voici quelques décennies, certains professionnels du bâtiment n’ont pas réalisé l’importance qu’elles allaient revêtir. « A l’époque, mon père a vu ça comme une mode, et a pensé que cela ne durerait pas. Je lui disais : ‘Tu devrais avoir des références de bâtiments verts’, mais il n’y croyait pas. J’ai choisi de consacrer mon mémoire de fin d’études à la stratégie de Lixon ; c’était en 2007, et le durable devenait incontournable. Depuis mon arrivée, nous avons mis l’accent sur la PEB (performance énergétique des bâtiments). Et désormais Lixon dispose de références importantes en construction passive et basse énergie. »

Ce qui ne signifie pas que les méthodes « à l’ancienne » soient toutes dépourvues de vertus aux yeux de l’administratrice déléguée de Lixon. Dans son entourage professionnel, les personnes plus âgées se plaignent de l’omniprésence des e-mails et des outils électroniques. A l’époque, les architectes travaillaient sur papier, en dessinant les projets. Avant de tracer chaque trait, ils y réfléchissaient à deux fois ! La version dessinée était bien souvent définitive. On est bien loin des méthodes d’essai-erreur que permet la conception assistée par ordinateur. « Or à présent, on peut recevoir parfois des plans revus, adaptés, corrigés trois fois d’affilée dans la même journée. Nous vivons désormais dans un monde inondé d’informations en tout genre, peut-être pas toutes utiles. » Garder le lien avec les chantiers – où une baraque abrite systématiquement un ordinateur connecté – est cependant appréciable : la jeune femme a été la première de l’entreprise à avoir un BlackBerry, puis l’outil s’est généralisé.

Préserver la composante familiale

Quand on lui demande ce qu’évoque pour elle le mot « entreprendre », elle répond : « Oser ! Mon père dirait sans doute ‘foncer’. Pourtant, c’est plutôt lui qui me tempère, il est plus ‘traditionnel’ que moi, plus conservateur dans sa façon de fonctionner. Et puis, il accorde de l’importance à la trésorerie de l’entreprise, il est plus réticent que moi à investir. Pendant mes études en sciences économiques, j’ai appris comment le crédit pouvait avoir un effet de levier, et je serais tentée de l’utiliser, mais mon père n’aime pas l’idée de dépendre de l’extérieur. A mes yeux, notre trésorerie est trop élevée, il faudrait un juste milieu. » La jeune patronne aimerait cependant un partenariat plus poussé avec les banques, avec des mises en relation, un apport d’affaires. Et un soutien dans les phases difficiles, comme quand, récemment, un contrat arrêté en cours d’exécution a entraîné l’application de pénalités. « Mais d’une façon générale, Lixon a d’excellentes relations avec les banques vu son endettement nul et sa stabilité financière. »

Ces petites différences n’occultent pas tout ce qui rassemble les Dufrasne père et fille. Notamment la volonté de préserver la dimension familiale de l’entreprise. Une dimension qui a quatre atouts majeurs, selon Virginie Dufrasne. D’abord, une vision à long terme : « A la fin de l’année, on affecte les bénéfices aux fonds propres, au développement de la société, à sa consolidation : notre priorité n’est pas de distribuer des dividendes. » Ensuite, cet actionnariat stable rassure les employés, les clients, les fournisseurs et les sous-traitants. « A 64 ans, mon père n’avait jamais évoqué sa succession à la tête de la société. Quand je suis arrivée, j’ai ressenti le soulagement chez nos collaborateurs et nos partenaires : on ne vendait pas ! » Troisième atout : le visage humain.

« Tous nos interlocuteurs savent qui fait quoi, et peuvent venir nous voir, ils ont la certitude d’obtenir des réponses claires et rapides, sans intermédiaires. » Enfin, l’image de qualité, qui s’est construite au fil du temps et constitue un précieux capital immatériel pour la firme. « Lixon est une entreprise reconnue pour son savoir-faire, tout le monde sait que c’est la famille Dufrasne. »

« Lixon pour les nuls »

Membre de Guberna (Institut belge des administrateurs), Virginie Dufrasne a cependant été sensibilisée aux limites de ce modèle familial. « Plus la société se développe, plus il faut être capable d’admettre que nos compétences sont limitées, et qu’un apport extérieur – administrateurs externes, et même patron – peut devenir, un jour, nécessaire. » Mais l’actionnariat restera familial.

Pour entretenir cet esprit familial, Virginie Dufrasne utilise les outils d’aujourd’hui : « J’ai préparé des présentations Power- Point sur Lixon et ses filiales pour ma famille. Un peu un ‘Lixon pour les nuls’ ! Cela m’a permis de sensibiliser mes frères, soeurs et cousins qui ne connaissent pas bien Lixon et de leur assurer que tout le monde peut y jouer un rôle positif. » La jeune femme est lucide face aux défis qui l’attendent. « La pression sur les prix devient énorme, et on doit faire appel à de la main-d’oeuvre étrangère. Cette problématique se renforce d’année en année. Certes, le papy-boom et les évolutions du modèle familial alimentent la demande en logements, mais la multiplication des normes en augmente mécaniquement le coût, et le pouvoir d’achat des ménages ne suit pas ! La rareté des terrains nourrit la spéculation immobilière, et les prix du foncier ne cessent d’augmenter. »

Mais Virginie Dufrasne sait qu’elle a pris la bonne décision en rejoignant la société familiale. « Je ne regretterai jamais ce choix, même si j’ai conscience qu’il est lourd ! Mon père ne nous l’a jamais caché, d’ailleurs, il ne nous a jamais poussés – nous sommes trois dans la fratrie – dans cette voie. Il paraît qu’il dit beaucoup, à l’extérieur, qu’il est fier de moi. A moi, il le dit très peu ! »

16/10/2014