“Le médecin ne veut pas faire de l’administratif: il veut aider ses patients”

Gestionnaires de données à grande échelle, les administrations belges possèdent de nombreuses informations à même de faciliter la vie des citoyens. Désenclaver ces bases de données, surtout à l’égard des acteurs privés, exige cependant des garanties. Pas question de mettre en péril la vie privée des Belges.

Si quelqu’un, en Belgique, jouit d’une vision précise des données que détiennent les différentes administrations et de ce qu’elles pourraient en faire, c’est bien Frank Robben, à la fois fondateur de la Banque- Carrefour de la Sécurité sociale, directeur de la plateforme eHealth et administrateur délégué de Smals, organisation de services informatiques à but non lucratif qui s’adresse aux institutions publiques.

“L’État organise deux grandes formes d’échanges de données”, détaille-t-il. “La première porte sur des données qui sont en réalité publiques. Il s’agit d’informations anonymes et agrégées qui peuvent être utilisées pour effectuer des recherches ou étayer des politiques. La pyramide des âges d’une commune donnée, par exemple, ou le nombre de bénéficiaires du revenu d’insertion qui y résident.

VOUS N’AVEZ PAS NON PLUS DE BOÎTE AUX LETTRES DISTINCTE POUR L’ADMINISTRATION À VOTRE DOMICILE, N’EST-CE PAS?

Frank Robben,  Banque-Carrefour de la Sécurité sociale

La seconde forme d’échange de données porte sur de véritables données personnelles. Les informations que peut consulter un médecin de garde, notamment. Naturellement, ces données doivent être parfaitement sécurisées. Il ne faut pas que votre employeur ait accès à la liste des maladies dont vous souffrez.”

Vie privée

L’attention pour la sécurité ne fait que s’accroître. Le Règlement général européen sur la protection des données (RGPD), qui limite grandement l’échange de données clients, entrera en vigueur au printemps prochain. “Ces nouvelles normes sont adaptées à des plateformes comme Facebook et Google, et ne sont pas négligeables”, observe Frank Robben.

“Ceci dit, les petites organisations y sont également confrontées. Nous leur conseillons de respecter scrupuleusement les principes suivants: sachez à quelles fins vous utilisez des informations, veillez à ce que ces objectifs soient légitimes, ne stockez pas plus de données que nécessaire plus longtemps que nécessaire, et veillez à ce que vos données soient bien sécurisées, surtout si vous les mettez à la disposition de tiers.”

Le secteur de la santé possède déjà une grande expérience en la matière, remarque-t-il. Depuis 2009, eHealth fournit des services de base pour un envoi sécurisé de données de santé entre deux parties, sans avoir elle-même accès à ces données. Durant la seule année 2016, elle a traité 8 milliards de transactions: prescriptions électroniques, consultations d’examen, etc. Cette formule présente de nombreux avantages, souligne Frank Robben.

“Pour les patients et la qualité des soins, mais aussi pour les prestataires. Car que veulent les médecins? Passer chaque fois 10 minutes à se connecter à des plateformes pour consulter les résultats d’une prise de sang ou d’un scanner? Ou tout retrouver au même endroit en une minute? Saupoudrez ces systèmes d’un peu d’intelligence artificielle et vous amé-liorerez encore la qualité des soins. Quand vous prescrivez un médicament donné, un pop-up indique que le patient est allergique à l’une des substances qu’il contient. Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.”

Une seule boîte aux lettres

L’échange de données doit également favoriser la convivialité. Alexander De Croo, ministre fédéral (Open VLD) de l’Agenda numérique, veut créer une boîte aux lettres électronique personnelle pour chaque citoyen et entreprise.

Ils pourront ainsi recevoir et gérer toutes leurs communications numériques en un lieu central et sécurisé. Pensez aux fiches de paie, aux attestations, aux factures, aux contrats, etc.

On recense déjà plusieurs initiatives numériques qui facilitent l’accès aux données, comme My Minfin pour les attestations fiscales, My Pension pour les données liées aux pensions et My Career pour un aperçu de carrière. La nouvelle eBox doit permettre d’y accéder à partir d’un seul emplacement électronique, et réduire à la fois “la paperasserie, les formalités et les pertes de temps”, selon Alexander De Croo.

“Vous n’avez pas non plus de boîte aux lettres distincte pour l’administration à votre domicile, n’est-ce pas?”, interroge Frank Robben. “Avec cette boîte aux lettres électronique, nous voulons fournir la même expérience. Vous y trouverez autant de documents que possible, tant en provenance de boîtes de messagerie que de bases de données. Pour réussir, tous les fournisseurs de données devront ouvrir leurs systèmes sous-jacents à l’aide d’un logiciel – après avoir reçu l’autorisation de l’utilisateur, bien entendu. Ce dernier choisira d’ailleurs le canal par lequel il souhaite avoir accès à son eBox. Il pourra s’agir du front office de son gestionnaire de documents comme Doccle et Zoomit, d’une mutuelle voire de l’administration.”

“NOS DONNÉES OUVERTES PEUVENT CRÉER 1.500 EMPLOIS”

Les pouvoirs publics soutiennent également au niveau régional les possibilités des données ouvertes. Avec Opendatastore.brussels, Bruxelles a lancé en mars de l’an dernier le premier portail régional de don-nées ouvertes. Chacun peut y consulter et utiliser gratuitement les données librement disponibles de la Région.

L’initiative s’inscrit dans une stratégie visant à faire de Bruxelles une Smart City, selon Bianca Debaets, secrétaire d’État bruxelloise (CD&V) à la Numérisation. “Depuis le lancement du projet, 130 data sets sont disponibles, et ce nombre va croissant”, indique-t-elle. “Les ensembles de données les plus consultés sont ceux de Bruxelles Mobilité, l’administration publique en charge de la mobilité, de la sécurité routière et des travaux publics.”

L’ambition du projet? Inciter entreprises et start-up à innover et à développer de nouveaux services. “Les données ouvertes revêtent une grande importance pour les start-up technologiques”, souligne Bianca Debaets. “Elles recèlent également un vaste potentiel économique. Selon la fédération des entreprises technologiques Agoria, une politique de données ouvertes à Bruxelles pourrait créer 1.500 emplois et générer un chiffre d’affaires de 180 millions  d’euros.”

La Région de Bruxelles-Capitale soutient également des hackathons qui incitent des organisations à travailler de manière créative avec les données disponibles. “L’un des résultats concrets en fut notamment la mise à  disposition de défibrillateurs à  certains endroits de Bruxelles”, illustre Bianca Debaets.

20/12/2017