Prêcher la diversité de l’offre de financements

Comment faciliter l’accès au crédit pour les entreprises désireuses de financer de nouveaux investissements ? Cinq spécialistes confrontent leurs réflexions.

L’accès au crédit pour les entreprises pose des problèmes. Alors que les organismes financiers se voient imposer des normes strictes, les entreprises éprouvent de plus en plus de difficultés à trouver de nouvelles sources de financement. Cependant, une solution existe à condition que chacun batte sa coulpe. La stratégie du gouvernement pourrait être plus ciblée, les régulateurs devraient analyser plus en profondeur les conséquences de leur rigueur, les organismes financiers pourraient accompagner davantage les emprunteurs potentiels et les chefs d’entreprise pourraient se montrer plus créatifs.

C’est le point de vue de cinq spécialistes du crédit : Edouard Abbeloos (secrétaire général de la Belgian Venture Capital & Private Equity Association), Philippe De Backer (parlementaire européen), Max Jadot (CEO de BNP Paribas Fortis), Koen Schoors (professeur d’économie à l’Université de Gand) et Pieter Timmermans (CEO de la Fédération des entreprises de Belgique).

Peut-on parler de pénurie de crédits dans notre pays ?

Timmermans: « Je suis souvent en contact avec des entreprises qui ne parviennent pas à mener à bien leurs projets de financement. C’est paradoxal, car nous constatons dans les analyses macro-économiques que les banques disposent de capitaux suffisants et que l’encours des crédits accordés aux entreprises a augmenté, pour atteindre près de 120 milliards d’euros. Le défi consiste principalement à faire transiter l’argent des unes aux autres. »

Jadot: « On en parle beaucoup et, pourtant, il n’y a pas de réelle pénurie de crédits dans notre pays. Il y a suffisamment de crédits. Ces quatre dernières années, on note même une sensible augmentation de l’encours de crédits, les grandes entreprises étant les seules à enregistrer un recul. Mais celles-ci disposent de suffisamment de cash-flow pour financer leurs projets ou peuvent solliciter des sources de financement autres que l’emprunt bancaire traditionnel. »

Schoors: « On note de fortes différences au sein de la zone euro. Ainsi la situation est relativement saine en Belgique, alors que l’accès au crédit est beaucoup plus problématique aux Pays-Bas. C’est, en partie, la conséquence d’une « balkanisation » du système bancaire européen. Les gouvernements ont tendance à encourager les banques à soutenir l’économie nationale. Il en résulte un assèchement des flux de crédits internationaux, ce qui oblige les grandes multinationales à s’adresser à leurs banques nationales.

Dès lors, les grands groupes accaparent une grande partie des crédits aux dépends des petites entreprises qui se voient imposer des conditions beaucoup plus sévères. On le voit en Belgique aussi : les conditions à satisfaire et les garanties à apporter pour décrocher un crédit sont beaucoup plus strictes. »

Les banques sont-elles devenues trop exigeantes ?

Jadot: « Ces dernières années, la proportion des crédits refusés a à peine augmenté chez BNP Paribas Fortis. Depuis 2009, elle fluctue autour de 5%, ce qui est nettement inférieur à ce qui prévaut chez nos voisins néerlandais. J’ai récemment demandé de consulter dix dossiers refusés pour m’assurer qu’ils n’avaient pas été jugés trop sévèrement. Or, pour chacun de ces dix cas, j’aurais pris la même décision que lorsque j’étais directeur d’agence : soit l’apport était insuffisant, soit le business plan n’était pas assez solide. Dans des situations difficiles, nous exigeons évidemment des garanties de remboursements plus substantielles car nous tenons à ce que l’emprunteur puisse honorer ses engagements à l’échéance. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas mieux soutenir les PME. C’est pourquoi nous formons nos collaborateurs de manière à ce qu’ils communiquent clairement le motif de refus d’un dossier. »

De Backer : « Il ne faut pas ignorer la part de responsabilité des entreprises. Les entrepreneurs ne sont pas toujours proactifs dans leur recherche de financement. La plupart du temps, ils se contentent de consulter leur banquier habituel, sans envisager d’autres solutions. »

Timmermans : « Les chefs d’entreprise auraient certainement intérêt à se montrer plus créatifs et à monter des dossiers plus solides. L’argent est disponible, mais uniquement pour ceux qui ont un dossier de qualité. Il ne faut pas négliger la question de la confiance mutuelle. Actuellement, les investisseurs et les dirigeants d’entreprise n’ont pas assez confiance en l’avenir et préfèrent mettre leurs projets d’investissements au frigo. De leur côté, les organismes de crédit ne croient pas assez à la viabilité des projets face à la crise. Tant que cette confiance mutuelle n’est pas rétablie, l’accès au crédit sera perçu comme problématique.

Les entreprises ont-elles d’autres solutions en dehors du crédit bancaire traditionnel ?

Timmermans : « Nous devons prêcher la diversité dans l’offre de financement pour remettre en marche la machine économique. Les petites entreprises continueront sans doute à recourir au crédit bancaire, tandis que les grandes (et moyennes) entreprises pourront toujours envisager l’émission d’obligations. Mais d’autres formes de financement, comme le Private Equity ou le crowdfunding, peuvent également s’avérer très utiles. »

De Backer : « Nombre d’entreprises sont toujours financées de manière traditionnelle. Les décideurs devraient créer un cadre plus large, qui encouragerait les sources alternatives de financement comme le capital-risque et le Private Equity. Selon sa situation, l’entreprise a des besoins spécifiques. Les besoins de financement d’une start-up, d’une entreprise en croissance ou d’une entreprise de taille moyenne ne sont pas identiques.

L’épicier du coin n’autorisera pas un fonds de Private Equity à investir dans son entreprise unipersonnelle. Malheureusement, le financement adéquat n’est pas toujours disponible au moment requis ou alors les garanties demandées sont trop élevées. Nous devons donc encourager les sources de financement alternatives. »

Abbeloos : « En Belgique, la solvabilité de nombreuses PME est loin d’être optimale. Le capital-risque peut offrir une réponse, en fournissant des capitaux durables et en relevant le niveau des fonds propres. Aujourd’hui, les grandes entreprises sont plus familiarisées avec cette source de financement, mais ce n’est pas encore le cas des PME.

C’est lié à leur méconnaissance de ce type de financement, mais aussi au changement de mentalité qu’exige le capital-risque. Emprunter de l’argent à un banquier est plus facile parce que ce dernier n’exerce aucun contrôle sur les activités de l’entrepreneur. Avec le capital-risque, la donne est différente : les partenaires du fonds veulent avoir leur mot à dire dans l’entreprise, ce que n’apprécient pas toujours les jeunes entreprises. »

Les gouvernements déploient-ils suffisamment d’efforts pour faciliter l’accès des entreprises au crédit ?

Timmermans : « Les différents gouvernements que compte notre pays ont élaboré un paquet de mesures d’aide beaucoup trop disparates. Les entreprises ne s’y retrouvent plus. On pourrait dire que les dirigeants politiques en font parfois trop, et sans approche coordonnée. Lorsque, à l’automne, nous réfléchirons à un nouveau pacte destiné à stimuler la compétitivité, nous devrons analyser tous les types de prêts proposés par les différents niveaux de pouvoir. Nous serons alors en mesure de proposer une offre cohérente, aux niveaux régional et fédéral. »

De Backer : « Une simplification est indispensable. Les gouvernements font souvent du rafistolage sans avancer réellement. Résultat : un patchwork de mesures qui complique la tâche des entreprises et des investisseurs. Ce qui a pour conséquence de miner la stabilité du système, mais aussi la confiance. Nous devons simplifier les choses. Les banques et les investisseurs doivent pouvoir soutenir les entreprises et le marché doit pouvoir jouer son rôle. Le gouvernement doit donner des garanties et des stimulants, mais uniquement lorsque le marché ne joue pas suffisamment son rôle. »

Schoors : « L’argent qui se trouve sur les comptes d’épargne est aussi extrêmement important à cet égard. Les banques belges abritent un montant faramineux de quelques 240 milliards d’euros exigibles à court terme. C’est une situation très fragile. Je plaide pour un système bancaire où le gouvernement encourage davantage les produits d’épargne à plus longue échéance – comme les obligations ou les bons de caisse.

Une possibilité consisterait à étendre la déduction fiscale du compte d’épargne, voire à la transférer sur les produits à long terme. Cela permettrait d’accroître la stabilité du système bancaire et d’améliorer la position de liquidités des banques, qui pourraient ainsi prêter plus, y compris aux PME. »

Les entreprises se plaignent de la frilosité des organismes de crédit, mais est-il facile, actuellement, d’accorder des prêts?

Jadot : « Les banques sont confrontées à plus de 30 réglementations différentes, nationales et européennes. Citons les normes de Bâle III, qui imposent des exigences plus strictes en matière de capitaux aux banques, ou encore les normes MiFID, dont l’objectif est de mieux protéger l’investisseur. Les banques s’y plient du mieux qu’elles peuvent, mais il va sans dire que ce métier est désormais plus difficile à exercer. »

Abbeloos : « C’est aussi un problème pour le Private Equity . Car, d’un côté, nous devons fournir du capital-risque aux jeunes entreprises, mais, d’un autre côté, nous devons contrôler à l’infini les facteurs de risque. C’est quand même contradictoire. Le Private Equity est financé en partie par des fonds de pension et des assureurs qui doivent eux aussi se montrer bien plus prudents. Donc, au lieu de soutenir l’économie, ces mesures ont pour effet de provoquer un ralentissement global de l’activité parce qu’il n’y a plus d’huile dans les rouages du système. »

De Backer : « Quand j’observe la manière dont la Belgique transpose certaines directives européennes, je constate que notre pays fait souvent partie des plus stricts. Parfois à raison, mais parfois aussi au risque de nuire au financement de l’économie réelle. Dès lors, plusieurs acteurs institutionnels, comme les fonds de pension, les assureurs et les gestionnaires de fortune éprouvent des difficultés à jouer leur rôle, ce qui freine la transformation de l’épargne en capital actif et rentable. »

Les entreprises peuvent-elles espérer une amélioration de la situation ? Ou le chemin à parcourir est-il encore long ?

Timmermans : « Nous progressons lentement. À ce stade, il importe surtout de parvenir à financer les projets qui sont dans le pipeline. Cela nécessite un assortiment varié de financements, mais nous devons simultanément réfléchir à un mécanisme permettant de rendre les capitaux propres attrayants. On peut imaginer une suite à la loi Cooreman-De Clercq de 1982 qui permettait aux Belges de déduire fiscalement l’achat d’actions. Un tel stimulant supplémentaire permettrait de remettre peu à peu le train en marche. »

Jadot : « Je pense aussi que l’embellie surviendra plus rapidement que ce que l’on craint, mais je m’inquiète malgré tout. Car, si les banques se voient imposer des règles de liquidités strictes tout en devant accroître leurs fonds propres à plus de 3% du total du bilan, le processus de redémarrage du moteur économique pourrait bien être freiné. »

Schoors : « Une reprise économique est rarement portée par le financement bancaire. La moitié des investissements sont financés par le cash-flow et c’est précisément à ce niveau que le bât blesse, parce que nous sommes en récession. Une fois que l’économie rebondira, le cash-flow des entreprises augmentera et elles pourront à nouveau investir davantage. Le rôle des banques est moins important dans cette première phase de reprise. La situation devrait bientôt se normaliser. Nous pouvons penser que, l’année prochaine, le pire sera derrière nous. »

LE CRÉDIT APRÈS LA CRISE

Le crédit bancaire a-t-il fondamentalement changé depuis la crise de 2008 ?

Nancy Huyghebaert, professeur en financement d’entreprises à la KUL, a mené une enquête approfondie sur ce sujet en début d’année. « Contrairement à ce que l’on affirme souvent, je n’ai trouvé aucune preuve d’une diminution des crédits accordés par les banques aux entreprises », annonce-t-elle d’emblée. Les encours de crédits augmentent chaque année, même si la croissance est légèrement moins soutenue qu’avant la crise financière.

On note cependant plusieurs évolutions. Ainsi les banques accordent-elles plus de crédits aux ménages et aux entreprises belges qu’avant. Les banques sont contraintes d’évaluer autant que possible les risques auxquels elles s’exposent. Naturellement, c’est plus facile avec un client belge qu’avec un client étranger . En outre, la part des dépôts d’épargne – et surtout des comptes d’épargne – a augmenté dans les sources de financement des banques. Enfin, nous observons une augmentation des crédits émis sous forme de titres. Ce n’est pas une mauvaise chose : la banque pourra toujours négocier ces titres sur le marché en cas de problème de liquidités. »

07/10/2013