“La durabilité relève davantage du report d’exécution”

On le qualifie parfois de “maître architecte le plus radical des Pays-Bas”. En quelques années, Thomas Rau est devenu l’un des conférenciers les plus demandés et influents outre-Moerdijk. Un architecte et penseur visionnaire, dont le plaidoyer en faveur d’une économie circulaire convainc un nombre croissant de grandes entreprises.

Depuis de nombreuses années, vous étiez connu comme le grand défenseur de la construction durable. Aujourd’hui, vous voyez surtout la durabilité comme une partie du véritable problème. Comment êtes-vous parvenu à cette conclusion?

Thomas Rau: “C’était en 2009. Mon bureau d’architectes existait depuis 15 ans. Un beau jour – nous venions d’emménager dans de nouveaux locaux – j’ai jeté un coup d’oeil par la fenêtre et j’ai vu des dizaines de chaudières déclassées dans la rue. Elles n’avaient été utilisées que quelques années mais, manifestement, on les trouvait déjà bonnes pour la décharge. Je me suis dit: bon sang, qu’est-ce que nous sommes en train de faire? J’ai compris alors que la durabilité ne changerait pas le monde. Elle représente tout au plus un report d’exécution, parce qu’elle n’est rien d’autre qu’une optimisation de systèmes existants. C’est une perte de temps et d’argent.”

Pourtant, le secteur de la construction nous rebat les oreilles avec ses produits durables et autres écolabels…

Thomas Rau: “Absolument. En réalité, c’est l’une des industries les plus conservatrices que je connaisse. Les architectes aussi ont longtemps pensé que la durabilité était une mode passagère. Lorsqu’ils se sont rendu compte que ce ne serait pas le cas, ils ont imaginé une foule de certificats et de labels pour se donner bonne conscience. En 2010, j’ai compris qu’il fallait procéder autrement et j’ai fondé Turntoo, un bureau de recherche et de conseil pour développer des modèles d’affaires circulaires.”

L’ASPECT FINANCIER EST LE CATALYSEUR QUE NOUS DEVONS EXPLOITER.

Thomas Rau, Turntoo

Comment un tel modèle circulaire innovant fonctionne-t-il dans la pratique?

Thomas Rau: “Prenez une entreprise comme Philips. Pour certains projets, j’ai pu les convaincre de ne plus vendre d’armature d’éclairage mais de la lumière, sur la base d’un contrat pour un nombre d’années précis. C’est le light as a service: le constructeur ou le fournisseur d’un produit s’engage à reprendre ses produits (ampoules et armatures usagées) au terme du contrat. Ensuite, soit ils seront réutilisés ailleurs, soit les matières premières serviront à fabriquer de nouveaux produits. Cela change radicalement le modèle économique d’un secteur. Car une entreprise a alors tout intérêt à fabriquer des produits qui durent suffisamment longtemps et qui peuvent être réutilisés ou faire office de matières premières.”

Pourquoi une entreprise comme Philips adhère-t-elle à ce concept? La vente de produits neufs leur rapporte plus et minimise leur responsabilité, non?

Thomas Rau: “Vous appuyez là où cela fait mal. Si toute la division Éclairage d’un géant comme Philips a abandonné un modèle linéaire au profit d’un modèle circulaire, c’est parce qu’à terme, cette approche leur rapporte davantage. L’aspect financier est donc le catalyseur que nous devons exploiter. Car il faut en être bien conscient: le modèle économique circulaire remet totalement en question tous les modèles d’affaires existants.”

13/04/2018