“Dans l’économie circulaire, il y a surtout beaucoup d’économie”

Oubliez cette notion de “durable” dont on use et abuse: nous sommes à la veille de la percée de l’économie circulaire, appelée à bouleverser à peu près tous les modèles économiques existants. La bonne nouvelle? À terme, nous en tirerons profit tant sur le plan écologique qu’économique.

Le principe de l’économie circulaire semble relativement simple. Ce modèle se fonde sur une boucle économique dans laquelle la plus grande quantité possible de matières premières et de produits est soit réutilisée, soit biodégradée. L’objectif est d’assurer la croissance du bien-être social et économique sans forcément exploiter les ressources limitées de notre planète.

L’économie circulaire diffère fondamentalement de l’approche classique du développement durable, qui recherche avant tout à diminuer l’impact des systèmes existants. Révolutionnaire? Sans doute. Les six experts belges et étrangers qui se sont penchés pour nous sur cette innovation radicale en sont fermement convaincus: ce modèle recèle au moins autant d’opportunités que de défis.

Nos intervenants: Outre Sandra Wilikens, secrétaire générale (également ­compétente pour les activités CSR & Public Affairs) et membre du comité exécutif de BNP Paribas Fortis, Brigitte Mouligneau, conseillère stratégique à la transition vers l’économie circulaire à l’OVAM (la Société publique des déchets de la Région flamande), et Nicolas Nélis, Head of Project Development au sein du promoteur immobilier Befimmo, ont participé aux débats. Nous avons également accueilli Steven Beckers, du bureau d’études et de conseil Lateral Thinking Factory, et Matthieu Leroy, un expert en économie circulaire qui a fondé STRATA et SunriseHQ après une longue carrière chez IKEA. Enfin, nous avons invité l’experte française Isabelle Delannoy, auteure de L’Économie symbiotique et cofondatrice de L’Atelier Symbiotique.

L’économie circulaire implique une transformation profonde de notre modèle économique. Pourquoi le développement durable doit-il s’effacer devant elle?

Brigitte Mouligneau: “La Région flamande voit l’économie circulaire comme un moyen de trouver un juste équilibre entre une économie dynamique, une gestion intelligente des matières premières et un bien-être social pour chacun. Les matériaux et les matières premières doivent conserver le plus longtemps possible une valeur maximale dans le circuit économique. Ce n’est pas toujours le cas dans une approche purement durable. Par exemple, un produit bio peut avoir été conçu de manière durable mais, si on le jette à la poubelle après utilisation, la valeur ajoutée à plus long terme sera très limitée.”

Matthieu Leroy: “J’ai travaillé très longtemps sur la durabilité et l’économie circulaire chez IKEA. Je suis parti lorsque j’ai constaté qu’ils n’étaient pas prêts à passer rapidement en phase de test en condition réelle de modèles économiques circulaires. Je remarque cela dans la plupart des grandes entreprises. Elles se concentrent sur une réduction à la marge des impacts de leurs modèles linéaires (take-make-waste), accomplissent quelque pas hésitants dans la bonne direction, mais le changement n’est pas suffisamment prompt et radical.”

“La plupart des scientifiques s’accordent à dire que nous avons 15 à 20 ans au maximum pour opérer une transition franche. La plupart des dirigeants d’entreprise et des responsables ­politiques n’en ont pas suffisamment conscience.”

Steven Beckers: “Tout à fait! Développement durable et économie circulaire sont deux concepts différents. Dans l’économie circulaire, il s’agit d’avoir un impact positif; la durabilité revient surtout à avoir un impact un peu moins négatif. À mes yeux, il est essentiel de comprendre que la notion d’économie circulaire comporte beaucoup d’économie. C’est une recherche de rendement économique et social qui se rentabilise d’elle-même. La durabilité s’apparente trop souvent à du ravalement de façade: certes, nous agissons, mais pas trop, parce que cela s’avère compliqué ou que cela coûte de l’argent.”

Sandra Wilikens et Brigitte Mouligneau. © Frank Toussaint

De combien de temps avons-nous besoin pour opérer la transition?

Isabelle Delannoy: “L’appel des scientifiques est clair. Il nous faut changer de paradigme économique dès aujourd’hui pour transformer l’économie dans ce délai de 15 à 20 ans. L’économie circulaire, quand elle se fonde sur des modèles économiques d’accès à l’usage, divise par dix la consommation de matière dans de nombreux secteurs. Elle est complémentaire à une autre révolution, l’ingénierie écologique, qui produit en restaurant des écosystèmes vivants. Associer les deux est la seule manière de rétablir l’équilibre de la planète et de l’ensemble de notre écosystème.”

Matthieu Leroy: “La ‘classe moyenne mondiale’, utilisateurs majoritaires de produits de grande consommation, compte environ 2 milliards d’êtres humains, auxquels devraient s’ajouter 3 milliards d’individus d’ici à 2030. La biosphère est incapable de supporter une telle augmentation en un temps si court. Nous devons donc dissocier la croissance du bien-être social, économique et financière de l’utilisation des matières premières. Et ce, sans attendre.”

Tout le monde, autour de cette table, ­semble s’accorder sur l’urgence de la ­situation. Mais comment sortir du modèle économique actuel?

Nicolas Nélis: “Nous devons oser insister sur le fait que l’économie circulaire est porteuse d’opportunités. C’est une source d’innovation et de création de valeur partagée dans une entreprise ou un secteur. Je remarque par ailleurs que ces nouveaux modèles sont souvent très stimulants sur le plan intellectuel parce qu’ils imposent une véritable cocréation.”

‘NOTRE PREMIERE MISSION, EN TANT QUE SECTEUR PUBLIC, EST DE SENSIBILISER A L’URGENCE DE LA TRANSFORMATION.’

Sandra Wilikens: “C’est une aventure et une mission qui réunissent toutes les parties prenantes, en effet. À commencer par vos propres collaborateurs, que vous devez absolument intégrer dans ce scénario inédit et passionnant. En tant qu’entreprise, il vous faut rechercher une sorte de transformation culturelle. Au sein de la banque, j’ai introduit le principe selon lequel il convient d’éviter d’acheter un mobilier de bureau neuf. Si de nouveaux meubles sont indispensables, nous collaborons avec une entreprise qui collecte des meubles usagés pour les réparer ou les rénover et les remettre sur le marché.”

“Sans doute cela représente-t-il un surcroît de dépense par rapport à l’achat de meubles neufs. Et dans un environnement concurrentiel, c’est bien entendu un sujet sensible. Mais pourquoi ne pas imaginer des incitants fiscaux pour mettre les entreprises sur la bonne voie? Ou d’autres mesures imposées par l’État, afin de contraindre les entreprises à passer à la vitesse supérieure? Seuls, nous n’y parviendrons pas. Tout le monde doit assumer ses responsabilités. C’est pourquoi nous essayons de sensibiliser nos clients et de créer aussi ce nouvel état d’esprit chez eux.”

Nicolas Nélis.  © Frank Toussaint

Il semble logique que le secteur public soit pionnier, mais n’est-ce pas aussi un peu trop facile?

Brigitte Mouligneau: “Notre première mission, en tant que secteur public, est de sensibiliser tout un chacun à l’urgence de la transformation. C’est pourquoi nous avons décidé, à la Région flamande, de créer une antenne qui centralisera le plus grand nombre possible de chiffres et d’indicateurs. Nous voulons ainsi montrer à toutes les parties en jeu ce qui nous attend si nous continuons à nous accrocher au modèle linéaire.”

“Simultanément, nous espérons indiquer où réside le potentiel des modèles d’affaires circulaires, et nous tentons d’encourager la collaboration dans certaines filières. Une seule entreprise qui bouleverse son modèle d’affaires ne nous mènera pas très loin. Nous devons développer une chaîne complète de fournisseurs et d’entreprises de production. Dans le même temps, il nous faut sensibiliser les citoyens et tirer des enseignements de toutes les initiatives qui existent déjà. Donc oui, le secteur public a une mission importante de coordinateur et de facilitateur à remplir dans ce domaine.”

Steven Beckers: “L’Europe aussi peut jouer les locomotives. Notre modèle démocratique nous positionne idéalement pour mettre sur pied une collaboration étroite entre les secteurs public et privé. Le public doit donner le bon exemple, alors qu’à mes yeux, c’est surtout au privé qu’il revient d’apporter des solutions innovantes. Je planche depuis des années sur des modèles et des solutions circulaires dans le secteur de la construction. Et les choses évoluent très vite. En Europe du Nord, mais aussi en Afrique, où certains ont l’intelligence de ne pas commettre les erreurs que nous avons accumulées chez nous.”

‘TROP PEU DE GENS REALISENT QUE LES MODELES CIRCULAIRES PEUVENT RAPIDEMENT DEVENIR PLUS RENTABLES QUE LES MODELES LINEAIRES TRADITIONNELS.’

Matthieu Leroy: “L’exemple néerlandais illustre à merveille la façon dont le secteur public peut être le moteur du changement. Au moins la moitié de tous les produits achetés par les services publics d’outre-Moerdijk devront être des produits ‘circulaires’ d’ici à 2030. Les entreprises qui n’adhèrent pas à cette évolution ne pourront plus compter les autorités publiques parmi leurs clients. Un bon moyen de motiver les acteurs économiques, n’est-ce pas?”

La grande question reste de savoir si ce nouveau modèle recèle déjà suffisamment de “business” et de valeur ajoutée pour l’entreprise moyenne…

Isabelle Delannoy: “Trop peu de gens réalisent que les modèles économiques circulaires peuvent rapidement devenir plus rentables que les modèles linéaires traditionnels. Autre aspect intéressant: il s’agit presque toujours de modèles collaboratifs, dans lesquels plusieurs acteurs de secteurs différents se retrouvent pour créer ensemble un nouvel écosystème extrêmement efficace.”

“Il s’agit avant tout de développer et de stimuler ces réseaux. J’aime comparer leur impact à celui de l’internet. L’économie collaborative modifiera notre manière de penser et d’agir avec la même amplitude que le Web. Mais dans de nombreux domaines, les réglementations ne sont pas adaptées. Nous avons besoin de zones franches économiques où nous pourrons tester ces modèles et établir de nouveaux indicateurs adaptés à cette économie régénérative.”

Steven Beckers: “Là, vous marquez clairement un point. Prenez le secteur de la construction, où les normes des produits sont souvent le résultat d’un processus étalé sur plusieurs années. Nous n’avons tout simplement pas le temps de refaire cet exercice pour l’économie circulaire. Il faut aller plus vite. Pour cela, je me tourne vers les banques. Via leurs services de leasing et de financement notamment, elles disposent de tous les instruments pour encourager la transition vers une nouvelle économie. Et croyez-moi, la jeune génération de consommateurs est prête. Elle réfléchit déjà de façon très collaborative. Pour elle, il n’y a plus d’autre voie.”

Brigitte Mouligneau et Matthieu Leroy. © Frank Toussaint

La construction, précisément, a la réputation d’être parmi les secteurs où la consommation de matières premières est la plus élevée. Voyez-vous de la lumière au bout du tunnel?

Nicolas Nélis: “Je pense que notre secteur a surtout besoin d’un large cadre de référence légal, comparable aux labels énergétiques qui ont provoqué un important changement de mentalité ces dernières années. Pourquoi n’envisagerions-nous pas d’adapter la fiscalité et d’imposer les entreprises en fonction de leur utilisation et réutilisation de matériaux plutôt que sur leurs seuls revenus? J’entrevois un important changement de mentalité chez les architectes.”

“L’évolution est plus lente chez les producteurs de matériaux de construction, mais dans ce domaine aussi, je pense que les clients et les grands maîtres d’ouvrage, comme le secteur public, pourraient donner un coup de pouce. Le principal problème est qu’il n’existe pas encore d’estimation de la valeur des matériaux lors de la démolition d’un bâtiment. En ce sens, un ‘cadastre des matériaux’ (le ‘madaster’, lire l’interview de Thomas Rau en p. 27), tel celui qui a été récemment établi aux Pays-Bas, serait un grand pas dans la bonne direction. Mesurer, c’est savoir. À terme, il sera essentiel de connaître la valeur précise stockée dans un bâtiment.”

Steven Beckers: “Généralement, les architectes n’ont pas la moindre idée de la quantité de matériaux ou de matières premières intégrée dans un bâtiment. Le passeport des matériaux pour les bâtiments est une très bonne idée, et je suis presque convaincu qu’il deviendra obligatoire dans notre pays dans les cinq ans à venir. Pour une banque, il est particulièrement intéressant de connaître la valeur exacte d’un immeuble.”

Le secteur financier est-il prêt à passer à la vitesse supérieure?

Sandra Wilikens: “En Belgique aussi, BNP Paribas Fortis est à l’initiative, notamment avec la signature de la charte belge pour les objectifs de développement durable. Celle-ci traduit les objectifs des Nations unies en initiatives pour le secteur privé de notre pays. La banque veut être à l’avant-garde de la lutte pour une planète durable, et a déjà lancé plusieurs programmes concrets à la fois en interne et en externe. Plus de 98% des matériaux de l’ancien siège social ont été recyclés, et l’un de nos nouveaux immeubles de bureaux a reçu du gouvernement bruxellois le label trois étoiles d’entreprise éco­dynamique.”

‘CE QUI SEMBLAIT INFAISABLE VOICI DEUX ANS DEVIENT REALITE AUJOURD’HUI. L’IMPOSSIBLE EST TEMPORAIRE!’

“En outre, le message que nous transmettons à nos clients s’applique aussi à la banque. Nous réformons notre modèle économique selon le principe du développement durable. L’objectif est de mettre sur pied des modèles collaboratifs avec des entreprises afin de réduire les aspects négatifs de leurs activités, comme la destruction de matières premières, et d’amplifier les facteurs positifs, tels que la remise en état de l’environnement, la création d’emplois locaux, etc. C’est pourquoi les projets destinés à transformer des processus de production industriels linéaires en processus circulaires peuvent compter sur notre soutien.”

Brigitte Mouligneau: “Un nombre croissant de banques s’adressent à nous pour la recherche d’informations. Elles ne soutiendront un projet donné qu’après une analyse des risques. En ce sens, il importe de développer le plus rapidement possible de nouveaux indicateurs et modèles qui autorisent une telle analyse. Nous pourrons ainsi donner un énorme coup de fouet à des projets radicalement novateurs. Un exemple concret: aujourd’hui, nous finançons généralement une entreprise, mais comment procéder pour financer toute une chaîne d’entreprises?”

Nicolas Nélis et Isabelle Delannoy. © Frank Toussaint

Comment déterminez-vous qui crée quelle valeur dans un modèle circulaire ou sur une plateforme collaborative?

Isabelle Delannoy: “C’est l’un des défis majeurs auxquels nous sommes confrontés. Lorsqu’on travaille au cœur d’un vaste écosystème, il faut partager la valeur. Actuellement, ce sont essentiellement des tiers – ceux qui déploient et organisent des plateformes de partage de type Facebook ou Uber – qui empochent l’argent. Cela doit changer. Les grandes entreprises doivent avant tout organiser leur propre concurrence et développer peu à peu un nouveau modèle rentable. Cela se fait déjà. BMW a fondé une start-up pour tester de nouveaux modèles d’affaires. Simultanément, le constructeur automobile allemand veut aider ses collaborateurs à négocier ce virage.”

Matthieu Leroy: “C’est exact, nous n’avons plus le temps de convaincre tout le monde. Les pionniers du secteur privé entraîneront donc les autres dans leur sillage, du consommateur aux responsables politiques. On peut toutefois se montrer relativement optimiste. Ce qui semblait complètement infaisable voici deux ans devient réalité aujourd’hui. L’impossible est temporaire!”


Trois questions à Jamie Butterworth

Comment les modèles économiques circulaires peuvent-ils générer une plus-value financière à terme?

“La création de valeur économique reste essentiellement linéaire, mais la durée de vie des produits ne cesse de raccourcir. Dans 15 ans, ce modèle sera remis en cause de deux côtés. D’une part, nous accueillerons au moins 3 milliards de nouveaux utilisateurs de produits de grande consommation; de l’autre, nous traversons une transition technologique considérable. De ce fait, nous avons l’obligation d’utiliser les matières premières et les produits de manière beaucoup plus intelligente et efficace. L’optimisation de ces processus permet d’exploiter des produits et services nettement plus longtemps et dans différents cycles de vie, et donc d’en tirer un rendement financier accru.”

La transition vers un modèle circulaire est-elle déjà une décision rentable pour tous les secteurs?

“Cela varie énormément d’un secteur à l’autre. Dans les soins de santé et l’industrie automobile, la transition d’un modèle basé exclusivement sur les ventes vers un modèle de récupération – as a service – a déjà un sens. Les choses sont beaucoup plus compliquées dans le secteur de l’emballage, par exemple.”

Certaines entreprises continuent de miser obstinément sur un modèle purement linéaire. Les grands acteurs du même secteur qui optent pour un modèle circulaire pourraient-ils les évincer du marché?

“Ce risque est bien réel. Lorsqu’ils s’avèrent nettement plus rentables, les modèles économiques circulaires deviennent carrément disruptifs et les entreprises qui les appliquent gagnent naturellement des parts de marché.”

Jamie Butterworth est partner chez Circularity Capital,
un acteur anglais du private equity axé sur l’économie circulaire.