“La technologie aide la société à aller de l’avant”

L’Europe a tout intérêt à embrasser davantage le progrès technologique. Et oui, tout bouleversement dans ce domaine a sa part d’ombre. Mais celle-ci est largement compensée par les nouvelles possibilités qui améliorent fondamentalement notre société. C’est la conviction profonde de Steven Van Belleghem, consultant numérique et professeur à la Vlerick Business School. Il est interviewé par Peter De Keyzer, économiste en chef de BNP Paribas Fortis.

La robotisation et l’intelligence artificielle sont souvent considérées comme des menaces pour de nombreux emplois. Quel est votre regard sur la technologie? Est-elle, à vos yeux, une force positive de changement ou une menace pour l’avenir?

“Je suis très positif. Le passé nous apprend que toute nouvelle technologie comporte effectivement des inconvénients, mais qu’ils sont largement contrebalancés par les avantages qu’elle fournit. Au moment de la révolution industrielle, on a cru qu’un grand nombre d’emplois seraient menacés au motif que la machine avait vaincu les limites physiques de l’homme. Pourtant, l’économie a commencé à enregistrer une croissance substantielle, qui a créé une énorme quantité d’emplois neufs. Il en a été de même après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque les femmes ont fait leur entrée sur le marché du travail: le chômage des hommes n’a pas explosé! La puissance économique et créative qu’elles ont apportées a donné naissance à de nouvelles possibilités qui ont, à leur tour, débouché sur une croissance économique sensible. La technologie crée toujours des opportunités qui aident la société à aller de l’avant.”

Comment voyez-vous l’économie évoluer aujourd’hui?

“Nous vivons une époque où la machine surpasse les limites mentales, et non plus physiques, des êtres humains. L’arrivée de superordinateurs entraînera sans doute la disparition d’emplois. En particulier dans les fonctions d’employés qui apportent peu de valeur ajoutée. Simultanément, je suis convaincu que de nouveaux métiers seront créés, dont nous ne pouvons encore soupçonner la nécessité. L’industrie des applications mobiles en est l’exemple parfait. Voici dix ans, personne ne savait ce qu’était une application. Aujourd’hui, des millions de personnes gagnent leur vie dans ce secteur. Beaucoup de choses sont donc appelées à changer.”

Pourquoi, malgré ces exemples positifs, le changement s’oppose-t-il toujours à une résistance aussi forte?

“Pour commencer, il subsiste une grande ignorance concernant les possibilités qu’il engendre. Résultat: les menaces sautent davantage aux yeux que les possibilités. Mais il existe un problème plus fondamental: en Europe, nous souffrons trop souvent d’un état d’esprit négatif. Lorsque des entrepreneurs de chez nous se rendent aux États-Unis, ils sont toujours très impressionnés par le positivisme qui y règne. Un bus de Belges en visite chez Google ne posera de questions que sur la sécurité de la voiture sans conducteur. Un groupe d’Américains criera ‘Wow!’ et voudra savoir quand cette voiture sera mise sur le marché et quelles seront les caractéristiques du prochain modèle. En Europe, nous avons tendance à nous focaliser sur les manquements. Ce faisant, nous affaiblissons notre position.”

L’Europe est-elle capable d’inverser cette tendance?

“Ce n’est certainement pas une cause perdue. La seule chose qui nous manque, c’est un supplément de positivisme et d’ambition. Et j’entrevois des signes prometteurs. Londres et Berlin sont déjà des hubs d’innovation très efficaces. Plus près de chez nous, Hasselt s’impose comme un centre d’innovation attrayant. Simultanément, on observe – notamment chez plusieurs grandes banques – des initiatives très louables destinées à soutenir les starters, tandis que des gens comme Marc Coucke et Duco Sickinghe investissent une part significative de leur patrimoine dans de jeunes entreprises.”

La technologie entraîne des changements de plus en plus rapides. Simultanément, nous remarquons que les législateurs ne sont pas toujours prêts à embrasser ces changements. Voyez-vous un compromis entre ces deux évolutions?

“Pourquoi sommes-nous si nerveux face à des entreprises comme Facebook et Uber? Parce qu’elles cherchent délibérément à identifier les zones grises du cadre législatif. Elles forcent les pouvoirs publics à s’adapter au monde d’aujourd’hui. C’est ce qui permet à de telles entreprises de changer les choses. Bien entendu, l’objectif ne peut être que des entreprises individuelles orientent la loi à leur propre profit. D’un point de vue social et sociétal, le cadre légal doit constituer un ensemble cohérent. Mais les pouvoirs publics devraient davantage réfléchir à l’actualisation de la législation avec les entreprises. C’est pourquoi j’attends avec beaucoup d’impatience l’avènement de la jeune génération, plus ouverte aux changements qui nous arrivent. Nous devons donner aux jeunes l’occasion de faire entendre leur voix. Les débats sur l’innovation sont surtout menés par des plus de 50 ans, et non par les digital natives. Alors que c’est de leur avenir qu’il s’agit.”

La technologie offre aux sociétés la possibilité de progresser très rapidement et de produire énormément de richesse. Simultanément, elle peut également accroître les inégalités. N’est-ce pas une menace pour l’adhésion sociale à la technologie?

“C’est un argument majeur. San Francisco est intéressante à ce propos, car c’est là que les choses se passent aujourd’hui. La ville héberge par exemple un grand nombre d’actionnaires initiaux de Twitter qui sont devenus millionnaires avec son entrée en Bourse. De ce fait, les prix immobiliers ont explosé. Et les loyers des appartements dépassent allègrement les 4.000 euros. Ceux qui ne travaillent pas dans l’industrie de la technologie, avec les salaires élevés qui y sont liés, ne sont simplement plus capables d’acheter une maison, quand ils ne sont pas expulsés de leur logement. Il n’y a jamais eu autant de sans-abris à San Francisco. À ce niveau, nous nous heurtons sans doute au côté le plus sombre de la technologie, qui peut creuser les inégalités. C’est pourquoi nous devons absolument conserver notre système européen de solidarité, sans que cela mette un frein à notre capacité à innover.”

UN BUS DE BELGES EN VISITE CHEZ GOOGLE NE POSERA DE QUESTIONS QUE SUR LA SÉCURITÉ DE LA VOITURE SANS CONDUCTEUR.

Steven Van Belleghem, Vlerick Business School

04/01/2016