La créativité et l’innovation

Toute démarche de changement repose sur deux piliers: la créativité et l’innovation. Mon métier consiste à distinguer les deux, et j’incite entrepreneurs et managers à faire de même. Si l’on se réfère aux travaux de l’école dite de “Palo Alto”, le changement est double, opérant à la fois dans la réalité et dans la perception. Le changement de type 1 se produit à l’intérieur d’un système qui reste le même.

Ses éléments sont modifiés, mais pas ses règles de fonctionnement. Le système dispose de mécanismes de rétroaction qui le protègent, voire le renforcent, et le ramènent à l’équilibre. En revanche, le changement de type 2 en arrive à modifier les règles de transformation du système. Il passe nécessairement par une illumination soudaine et par une nouvelle représentation de la réalité. Un exemple? Quand deux entreprises fusionnent, il faut construire un seul système comptable, imaginer une architecture informatique unique, etc.; c’est un changement de type 1. Mais tant que les membres du personnel se voient comme des anciens de A ou de B, la nouvelle entité C n’existe tout simplement pas, parce qu’il n’y a pas eu de changement de type 2. Le message de Palo Alto est clair: seule une nouvelle perception peut rendre durable le changement des choses. D’où la conclusion: changer, c’est changer deux fois.

Dans le cas particulier des idées nouvelles, cette recommandation permet de bien distinguer les deux mécaniques au coeur de l’invention. La créativité est donc bien de type 2, l’innovation de type 1. La première veut changer la perception, la deuxième la réalité. Les deux démarches sont bien distinctes, même si créativité et innovation ont quelques points communs importants. Ni l’une ni l’autre ne doivent être limitées à la technologie – un nouveau type de formulaire est parfois plus efficace qu’un nouveau composant électronique!

Un climat propice est indispensable à la créativité, mais pour garantir l’innovation permanente dans l’entreprise, il faut une véritable charte. Elle précisera, par exemple, le pourcentage de temps que le personnel peut passer sur ses propres projets, un montant annuel de capital-risque interne, etc. Bien construite, une telle charte peut entraîner une rupture culturelle étonnante, grâce à laquelle innover devient le centre de gravité de toute l’organisation. La créativité est l’étincelle, l’innovation le mélange gazeux. La première est le fait d’un instant, la deuxième se réalise dans le temps. C’est toute la différence entre l’inspiration et la transpiration, entre la trouvaille et le travail.

Luc de Brabandere, Fellow du Boston Consulting Group

04/01/2016