Le numérique est la nouvelle norme

« Nous entrons dans une ère où la technologie facilite la vie des consommateurs tout en confrontant les entreprises à des défis majeurs», affirme Peter Hinssen. Fondateur d’entreprises technologiques à succès, il aide des sociétés à entrer dans l’univers numérique. Peter De Keyzer, Chief Economist de BNP Paribas Fortis, mène l’entretien.

L’information est parfois décrite comme la nouvelle matière première du 21e siècle, au point que, parfois, seules les entreprises technologiques paraissent avoir encore un avenir. Les attentes ne sont-elles pas trop élevées ?

Peter Hinssen : « Lorsqu’elles pensent aux Big Data, la plupart des start-ups de la Silicon Valley ont des dollars dans les yeux. Pourtant, toutes ces entreprises ne seront pas des success stories. Si l’on mettait côte à côte les perspectives de tous ces business plans, on obtiendrait une valeur cumulée qui dépasse largement le produit intérieur brut mondial. C’est absurde, et cela risque de prendre les proportions d’une bulle. De nombreuses entreprises technologiques espèrent décrocher le même jackpot que Google et Facebook. Hélas, rares sont celles qui parviendront réellement à traduire leurs technologies et leurs données en un modèle d’affaires lucratif. »

Toutes les entreprises doivent-elles investir massivement dans le traitement de grandes quantités de données, comme le font les entreprises technologiques ?

Peter Hinssen : « Un chocolatier doit avant tout se concentrer sur son coeur d’activité : fabriquer des pralines de qualité. Et cela ne demande aucune analyse de données. Il n’est pas pertinent pour chaque entreprise de sauter dans le wagon des Big Data. Celui-ci recèle surtout des opportunités pour les entreprises qui traitent chaque jour de grandes quantités d’informations. Les banques disposent notamment des données de paiement, des notes de solvabilité et des profils d’investisseurs de leurs clients.

Ceci dit, elles ne font pas grand-chose de ces données. Elles pourraient pourtant les exploiter pour dresser un portrait complet du client, puis répondre à ses besoins individuels. Idem pour les télécommunications. Mon opérateur télécom sait parfaitement qui je suis et comment je communique. Cependant, je ne reçois pas encore d’informations sur mon smartphone concernant la boutique où j’entre quand je fais du shopping. L’Europe a beaucoup de retard sur les États-Unis et l’Asie dans ce domaine. »

Le consommateur européen n’est-il pas beaucoup plus sensible au débat sur la protection de la vie privée ?

Peter Hinssen : « La plupart des consom – mateurs sont prêts à abandonner une partie de leur vie privée à condition de recevoir quelque chose en échange. Natu – rellement, Facebook et Google peuvent récolter des quantités impressionnantes d’informations, mais finalement, ces données sont relativement innocentes. Dans un futur proche, on évoquera le partage de données financières ou d’informations sur notre état de santé. C’est dans ces domaines que nous devrons réellement mener un débat éthique approfondi. Singapour est le pays le plus brillant au monde en matière de Big Data, à tel point que ç’en devient parfois angoissant. Cela dit, c’est également le pays qui dispose de la législation sur la vie privée la plus stricte au monde. Les deux ne doivent pas nécessairement s’exclure. »

Quel est le plus grand piège que doit éviter une entreprise dans l’élaboration d’une stratégie de données ?

Peter Hinssen : « Le plus grand danger consiste à la laisser entre les mains d’un département informatique. Une stratégie en matière de données n’est pas une question de serveurs ou de base de données. De même, la confier entièrement aux marketers n’est pas idéal : ceux-ci sont certes très orientés client, mais ils ne disposent pas du bagage technologique nécessaire. Les entreprises doivent ouvrir la porte à un nouveau type de travailleur : le data scientist. Ce sont les physiciens du 21e siècle. Sans eux, il est presque impossible d’extraire des informations utiles de grands stocks de données. »

On dit systématiquement des Big Data qu’elles permettent d’élaborer un profil du client, ce qui aide les entreprises à définir une stratégie marketing plus efficace. Ses possibilités ne sont-elles pas beaucoup plus étendues ?

Peter Hinssen : « Les données vont intervenir dans tous les domaines de la société. Même la santé n’y échappera pas. Dans deux ans, notre smartphone ou notre iWatch enregistrera en permanence les battements de notre coeur. Le généraliste ne devra donc pas se contenter des informations que lui procure cette petite minute par an pendant laquelle il contrôle notre rythme cardiaque : il aura immédiatement des milliers de points de mesure. Avec les algorithmes adéquats, les appareils mobiles analyseront eux-mêmes notre rythme cardiaque, détecteront les variations et nous avertiront de l’imminence d’un infarctus quelques heures à l’avance. »

Il est presque impossible de stopper les évolutions technologiques. À quel point modifieront-elles le monde dans lequel nous vivons ?

Peter Hinssen : « Nous n’en sommes encore qu’au début, car les entreprises utilisent toujours presque exclusivement leurs informations pour approcher leurs clients plus efficacement, via la publicité. Toutefois, nous finirons par évoluer – le processus est déjà en cours – vers une situation où l’informatique bouleversera des industries entières. Ainsi Uber n’estil pas seulement un concurrent important pour le secteur des taxis : l’entreprise internet entend également faire appel à des particuliers pour distribuer des colis.

Une approche qui pourrait révolutionner le secteur logistique. Des phénomènes semblables sont appelés à se développer dans chaque secteur, ce qui modifiera en profondeur le paysage économique. Comment cela finira- t-il ? Dieu seul le sait. »

11/12/2014