Mieux financer l’économie

On apprend à l’école que le rôle d’une banque est de recueillir l’épargne des particuliers et de la prêter aux entreprises. Or c’est de moins en moins le cas. Le financement de l’économie est en train de changer de modèle, et c’est l’une des raisons pour lesquelles l’Europe a tant de mal à sortir de la crise. Deux tendances de fond remettent profondément en question le modèle bancaire traditionnel.

La première est la formation d’une « chaîne de transactions » beaucoup plus longue qu’auparavant. Schématiquement, un établissement bancaire recueille de l’épargne, en prête une partie à un deuxième établissement, qui prête à son tour à un troisième, et c’est seulement ce troisième qui prête à une entreprise. La longueur de cette chaîne, particulièrement marquée en Europe, fragilise l’ensemble du système. Ce phénomène est accentué par les disparités internes à l’UE : les ménages d’Europe du Nord, comme les Belges et les Allemands, ont un excédent d’épargne, qu’ils placent dans les banques, alors que les besoins d’investissement sont plus importants au Sud. Les banques du Nord prêtent donc à des banques du Sud qui placent l’argent dans l’économie.

Mais en cas de crise, si les banques du Nord veulent récupérer les fonds, les économies du Sud s’écroulent. Parallèlement, on observe un changement dans la nature même de l’épargne, particulièrement visible aux Etats-Unis : les entreprises épargnent autant qu’elles investissent, elles se prêtent des fonds entre elles, et ont de moins en moins besoin des banques. C’est pour cette raison que la reprise est plus rapide et plus ferme outre- Atlantique : les sociétés ont pu recommencer à investir sans le secours des banques, qui restent vulnérables.

De plus, le taux de profit des entreprises américaines augmente, et beaucoup de firmes très importantes, particulièrement dans les nouvelles technologies, ne réalisent pas d’investissements tangibles et accumulent des montagnes de cash. Apple détient plus de 100 milliards de dollars de liquidités, soit autant qu’une grande banque.

Les experts n’arrivent pas vraiment à identifier les causes de cette hausse tendancielle du taux de profit. Partie des Etats-Unis, elle a gagné l’Europe : en moyenne, et même s’il existe de fortes disparités entre les régions, les entreprises de la zone euro s’autofinancent aujourd’hui à 100 %. Cela dit, le mouvement est lent : l’encours des crédits souscrits par les entreprises auprès des banques reste deux fois plus élevé en Europe qu’aux Etats-Unis. La deuxième tendance observée est consécutive à la lutte contre les déficits budgétaires.

Les déficits drainent une grande partie de l’épargne. Outre-Atlantique, les ménages achètent des bons du Trésor. En Europe, ils placent leurs fonds sur des livrets d’épargne, et les banques achètent des bons d’Etat avec ces fonds. La reprise en main des déficits limitera fortement le rôle d’intermédiaire entre États et ménages que jouent nos banques.

Toutes ces tendances sont moins perceptibles en Belgique, où les ménages épargnent plus, s’endettent moins, et où les entreprises sont moins profitables. Il ne faut pas pour autant en sous-estimer la portée. Car, à terme, nous n’y échapperons pas : tout le financement de notre économie sera à revoir. Il faudrait développer considérablement le capital-risque, et ce alors que la crise a créé, chez les ménages, une aversion vis-à-vis de l’equity et de la bourse…

Daniel Gros, Docteur en économie, directeur du Centre for European Policy Studies 

11/04/2014