Les banques doivent accompagner l’évolution de notre monde

Quel rôle la banque joue-t-elle auprès des entrepreneurs débutants et des entreprises bien établies ? Qu’aimeriezvous que les banques fassent de plus ?

Jean-Noël Tilman : « La banque est un partenaire essentiel de l’entreprise, qui lui permet de croître et d’investir en finançant son fonds de roulement. Chez Tilman, nous avons des contacts quotidiens avec notre banque. En revanche, pour un entrepreneur débutant, c’est plus difficile. Beaucoup de porteurs de projets ne trouvent pas de financement auprès des banques et doivent se tourner vers d’autres sources, comme le capital-risque, qui exige des rendements beaucoup plus élevés – minimum 6 % par an. C’est beaucoup plus que le taux d’un crédit bancaire. Cela dit, je comprends que les banques soient timorées, car depuis la crise, des ratios beaucoup plus stricts leur ont été imposés. Or les jeunes entrepreneurs n’offrent pas beaucoup de garanties… Donc les banques prêtent de plus en plus aux entreprises riches, car elles ne peuvent plus se permettre d’accumuler les risques. »

Quels sont les critères qui entrent en ligne de compte lorsque vous décidez d’un investissement ? Sont-ils différents de ceux d’une banque ?

Jean-Noël Tilman : « Forcément, car nous exerçons des métiers différents. Nous n’avons pas le même point de vue. Certains critères peuvent être communs, mais l’entreprise, outre le rendement à court terme et l’amortissement économique, décidera en fonction de l’impact stratégique sur les cinq ou dix ans à venir. Nous sommes concepteurs de produits, fabricants, commerciaux, vendeurs. Le banquier, lui, gère au mieux l’argent qui lui est confié. »

Comment envisagez-vous le rôle de Tilman au sein du paysage financier ? Quels enseignements les banques peuvent- elles tirer de votre entreprise et de vous-même ? Et, inversement, que pouvez- vous apprendre des banques ?

Jean-Noël Tilman : « Nous sommes des partenaires. Ainsi, nous avons été ravis de servir de vitrine à BNP Paribas Fortis quand nous avons remporté le titre d’entreprise de l’année, en 2013. J’étais heureux que notre partenaire financier bénéficie également de retombées positives, j’ai même fait des propositions dans ce sens. De notre côté, nous avons beaucoup à apprendre : comment s’améliorer sur le plan financier, bien sûr, mais aussi comment mieux maîtriser l’environnement réglementaire, que notre banquier connaît mieux que nous ! »

Comment remédier au fait que les banques donnent moins facilement accès aux moyens financiers ou aux crédits ?

Jean-Noël Tilman : « Mon sentiment est que cela s’arrangera naturellement, car les banques ont reconstitué leurs réserves et vont pouvoir à nouveau prendre des risques raisonnables et calculés, en respectant les nouvelles contraintes. »

Comment voyez-vous la croissance économique évoluer en Belgique au cours des années à venir ? Quels seront les nouveaux relais de croissance ?

Jean-Noël Tilman : « On a tellement surconsommé que je crois qu’on va forcément aller vers une décroissance. Ce qu’on voit actuellement n’est qu’un soubresaut. Pour des raisons éthiques, climatiques, environnementales, la consommation va baisser, la population sera volontairement plus frugale. Les politiques devraient se fier à d’autres indicateurs, du bien-être, de la santé, de la diminution de la pauvreté : ils sont bien plus signifiants que la croissance au sens traditionnel du terme. Songez qu’actuellement, un automobiliste coincé dans les bouchons crée de la croissance, en brûlant inutilement du carburant, alors qu’il n’en génère pas s’il prend son vélo. »

Quel sera le rôle des banques dans cette nouvelle configuration ?

Jean-Noël Tilman : « S’impliquer très sincèrement dans le développement durable et la responsabilité sociétale des entreprises. Soutenir le développement de nouvelles technologies énergétiques, de protection de l’environnement, de tourisme local responsable, etc. Les pays émergents vont effectuer en dix ans le chemin que nous avons fait en trente ans, mais ils seront aussi rattrapés par les conséquences climatiques de leur course à la croissance. Le grand défi, pour les Belges, les Européens et le reste du monde, c’est la crise climatique qui va tout bouleverser : nos priorités, nos valeurs, etc. Regardez déjà comme l’attitude du Belge moyen vis-à-vis de la voiture a changé : il cherche des modèles plus sobres, moins polluants. Face à la crise climatique, les autres préoccupations comme la dette ou l’État providence sont des détails. Les banques et les entreprises devront se garder du green washing, cet “affichage“ de valeurs écologiques sans réel engagement. »

Si vous vous amusiez à prédire l’avenir des banques, que diriez-vous ?

Jean-Noël Tilman : « Qu’elles se débarrasseront enfin de la paperasse ! Pourquoi un gestionnaire de relations-clients doitil venir dans nos locaux avec un tas de papiers à signer pour débloquer un crédit ? Passons à la signature électronique, validée par visioconférence s’il le faut. Les banques sont les derniers acteurs à utiliser autant de papier. Et puis, j’aimerais que notre banque propose des facilités de crédit à nos employés, quitte à ce que tout ou partie de ces prêts soient garantis par l’entreprise. »

Vous avez toujours accordé beaucoup d’importance à la R&D. Estimez-vous que les banques tiennent suffisamment compte des atouts d’une politique de R&D forte ? Quels sont leurs points forts en la matière ? Et quelles sont les possibilités qu’elles ne mettent pas (suffisamment) à profit ?

Jean-Noël Tilman : « Les banques n’ont jamais financé notre R&D, car nous bénéficions de subsides très appréciables. La R&D étant par nature incertaine, il est logique à mes yeux qu’elle soit financée par des fonds publics ou semi-publics. »

25/03/2014