La caricature de la banque

Accusées d’être à la source de la crise financière, les banques sontelles aussi responsables qu’on le prétend ? C’est oublier l’influence des ménages, qui ont été encouragés, par des avantages fiscaux, à surinvestir dans l’immobilier, rappelle Roland Gillet, professeur de finance à la Sorbonne (Paris) et à l’ULB (Solvay). Expert reconnu au niveau international, il nous propose une autre lecture du dossier.

Al’heure actuelle, aux yeux de la société, les banques sont à la source de bien des maux. Elles ont créé la crise financière et l’ont amplifiée. Elles ont pris des risques inconsidérés. Et il a fallu les sauver avec de l’argent public, ce qui a coûté cher à tout le monde. Pour empêcher les banques de renouveler ce mauvais scénario, il faudrait donc, d’une part, leur interdire l’activité d’investissement pour compte propre et, d’autre part, réduire leur taille. En effet, si une petite banque tombe en faillite, elle ne déstabilisera pas tout le système et les pouvoirs publics auront la capacité de sauver les petits épargnants.

Cette approche, très répandue dans l’opinion, est cependant caricaturale. Dans bien des cas ce ne sont pas les activités spéculatives des banques qui ont précipité leur chute, mais les innombrables crédits hypothécaires qu’elles avaient consentis à de bien paisibles ménages… L’exemple des Pays-Bas – pas un pays du Sud, donc ! – est révélateur. Beaucoup de ménages avaient investi dans l’immobilier au-delà du raisonnable, poussés par de puissants incitants fiscaux. Quand, pour des raisons budgétaires, le gouvernement a réduit ces avantages, nombre d’entre eux n’ont plus pu honorer leur emprunt.

Si la classe moyenne avait surinvesti dans la brique, c’est parce qu’elle pouvait déduire cet investissement non pas de ses revenus mais de ses impôts. Étranglés financièrement, trop de vendeurs se sont manifestés en même temps, ce qui a fortement fait chuter les prix. Le marché immobilier s’est retourné avec une rare violence. La vente, sous la contrainte, de nombreux biens à prix bradés n’a pu éponger tous les crédits encore en cours, ce qui a plombé certains bilans bancaires.

L’exemple de l’Espagne

Ce ne sont donc pas les banques qui ont fait défaut au premier chef, mais les particuliers et les indépendants qui s’étaient endettés au-delà de leurs possibilités. En Espagne, on a connu le même phénomène. Certaines banques avaient prêté à très long terme, parfois jusqu’à 35 ans, car le gouvernement espagnol voulait favoriser l’achat plutôt que la location. Or, avec un prêt long, la part de capital remboursée les premières années est très faible. Pour peu que le marché s’effondre, ce qui est arrivé, la banque qui saisit un bien immobilier revend un actif qui ne couvre pas le crédit de départ. Et si un grand nombre d’emprunteurs font défaut, c’est la banqueroute.

Or les banques espagnoles n’avaient pas reporté le risque sur d’autres (contrairement aux banques américaines, qui avaient pratiqué la titrisation). Et ce sont de toutes petites banques, les caisses locales (Caixas), qui réalisaient la plupart des petits crédits hypothécaires et octroyaient des crédits aux PME et aux collectivités locales, sur la base de leurs dépôts, qui ont d’abord fait faillite. Lorsque le marché s’est grippé en Espagne, les défauts de crédit ont explosé pour les ménages, mais aussi pour les PME et les collectivités locales.

Celles-ci ont rencontré des difficultés économiques, amplifiées par la crise immobilière. Submergées par les trop nombreux défauts, les caisses locales en faillite ont été, pour l’essentiel, regroupées dans la structure Bankia, où elles représentaient un besoin d’aide de plus de 30 milliards d’euros. Soit un véritable gouffre en comparaison à la plus grande banque, Santander, qui n’aura sans doute pas besoin d’aide, car cette grande banque diversifiée sur le plan international peut compenser ses pertes en Espagne par ses activités qui ne sont pas impactées par l’économie espagnole. Voilà pourquoi il est essentiel de rappeler que, pour les banques aussi, la diversification reste la règle en matière de gestion des risques. À ne pas assimiler à de la spéculation.

Par Roland Gillet, professeur de finance à la Sorbonne (Paris) et à l’ULB (Solvay

25/03/2014